L'enfantisme en pratique

Une pause. Et dans cette pause, une question.

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L'enfantisme en pratique

Article 6 Cet article fait partie de la série L'enfantisme.


Quand l'adultisme se cumule


Arrivés ici, on pourrait attendre une liste. Dix choses à faire pour mieux respecter les enfants. Cinq gestes quotidiens pour déconstruire l'adultisme. Un programme en trois étapes.

Ce serait trahir l'esprit de ce qu'on a exploré ensemble.

Parce que l'enfantisme en pratique ne commence pas par une liste. Il commence par une question qu'on retourne différemment. Et par l'acceptation que le changement est lent, résistant, non linéaire.


Ce que "changer" veut dire ici

Dans Comment l'enfance a été inventée, on a vu que la connaissance ne suffit pas à changer les réflexes. Le Hibou peut comprendre. L'Éléphant, lui, a ses archives. Et les archives ne se réécrivent pas par décret.

Ce qui réécrit les archives, c'est la répétition d'expériences différentes. Pas les bonnes intentions. Pas les résolutions. La pratique, au sens presque artisanal du mot : quelque chose qu'on reprend, qu'on rate, qu'on reprend encore. Un enfant qu'on écoute cette fois-là alors qu'on ne l'aurait pas écouté avant. Une décision qu'on prend avec lui plutôt qu'à sa place. Une colère qu'on nomme au lieu de la frapper.

Et quand on rate, ce qu'on fait du ratage compte autant que le ratage lui-même. Reconnaître devant un enfant qu'on s'est emporté, qu'on a levé la voix, qu'on n'a pas écouté, qu'on a tranché sans lui demander son avis, ça ne répare pas seulement la scène. Ça lui enseigne quelque chose sur la réparation elle-même. Sur le fait que les relations peuvent être blessées et recousues. Que l'adulte aussi se trompe, et que ça ne met pas fin au lien.

Ce n'est pas le signe d'une éducation défaillante. C'est le signe d'une éducation vivante.


À l'échelle du quotidien

J'ai lu quelque part, dans des travaux sur le développement du nourrisson, que trente pour cent de synchronie réelle et sincère suffisent à poser les bases d'un attachement solide². Un enfant n'a pas besoin que chaque interaction avec son parent soit parfaite. Ce qui compte, c'est la qualité du lien dans le temps, et la capacité à revenir l'un vers l'autre après une rupture.

L'enfantisme en pratique, à l'échelle du quotidien, c'est peut-être ça : non pas l'exigence d'une présence parfaite, mais le travail de la sincérité dans les moments où on est vraiment là.

Concrètement, ça ressemble à quoi ? À demander à un enfant son avis sur ce qui le concerne, et à en tenir compte. À expliquer une règle plutôt que de l'imposer. À ne pas invalider une émotion au nom de sa proportion : "c'est rien, t'as pas mal" reste la scène archétypale. À résister à l'urgence de corriger, de former, de projeter, et à rester un instant avec ce que l'enfant est en train de vivre, là, maintenant.

Ce sont des gestes petits. Leur accumulation est lente. Et leur effet sur l'Éléphant de l'enfant, sur les archives qu'il est en train de construire sur lui-même et sur le monde, est profond.

En m'essayant à tout ça, je vis parfois des heures de négociation interminables et épuisantes. Demander l'avis d'un enfant, c'est aussi accepter qu'il ait un avis. Tenir compte de sa perception, c'est parfois renoncer à l'efficacité. Il n'y a pas de raccourci propre là-dedans.


Ce que l'enfantisme ne demande pas

Une précision s'impose, parce que l'objection revient souvent : l'enfantisme ne propose pas l'abolition de l'autorité.

Un enfant a besoin de cadres. La recherche en développement de l'enfant est assez claire là-dessus. Ce que l'enfantisme interroge, c'est la nature de ces cadres : est-ce qu'ils s'expliquent, ou est-ce qu'ils s'imposent ? Est-ce qu'ils laissent de la place à la perception de l'enfant, ou est-ce qu'ils l'écrasent systématiquement ? Est-ce qu'ils peuvent être contestés, ou est-ce que contester, c'est déjà désobéir ?

La différence entre une autorité qui protège et une domination qui perpétue l'adultisme ne tient pas au fait de dire non. Elle tient à ce qui se passe autour du non : l'explication, l'écoute, la possibilité pour l'enfant de comprendre pourquoi, même s'il ne peut pas changer la décision.

L'enfantisme n'est pas une démission éducative. C'est une invitation à examiner d'où vient notre autorité, et ce qu'elle sert vraiment.


À l'échelle des institutions

Le travail individuel ne suffit pas. L'adultisme est un système, on l'a dit. Et les systèmes résistent aux bonnes intentions individuelles.

Des alternatives existent déjà, et depuis longtemps. Les pédagogies coopératives de Freinet, où les enfants participent à l'organisation de leur apprentissage. Les ateliers de philosophie pour enfants, où on leur demande de penser plutôt que de restituer. Les conseils municipaux de jeunes, dans des villes qui ont choisi de ne pas traiter la participation enfantine comme un exercice de communication. Ces expériences prouvent une chose simple : c'est possible. Quand on décide de traiter l'enfant comme un sujet capable de contribuer, il contribue.

Ce qui manque, ce n'est pas la preuve que ça marche. C'est la volonté politique de généraliser.

La loi interdisant les violences éducatives ordinaires existe en France depuis 2019. Elle est très peu appliquée, très peu accompagnée. La Convention Internationale des Droits de l'Enfant reconnaît depuis 1989 le droit de l'enfant à être entendu dans toute décision qui le concerne. Elle est ratifiée par presque tous les pays du monde, et contournée par presque tous les pays du monde.

L'écart entre le texte et la pratique n'est pas un échec de la loi. C'est une mesure de la distance qu'il reste à parcourir.


Ce que le bestiaire dit de cette distance

Si on reprend la cartographie du bestiaire, vue dans Comment l'enfance a été inventée, nous en sommes au stade du Hibou. L'étape la plus récente, la moins accomplie, la plus corticale. Celle qui demande délibération, valeurs conscientes, choix lucides plutôt que réflexes.

Le Hibou arrive en dernier dans le développement neurologique individuel. Il arrive aussi en dernier dans l'évolution historique du rapport à l'enfance. Et comme dans un système nerveux individuel, il n'efface pas les autres Gardiens. Il les relaie, les régule, les entend. La Tortue est toujours là. Le Chien est toujours là. Le Singe, l'Éléphant.

Ce qui change avec le Hibou, ce n'est pas que les vieux réflexes disparaissent. C'est qu'on acquiert la capacité de choisir comment y répondre. De créer une pause entre le stimulus et la réaction. Entre l'enfant qui pleure et la phrase "allez, c'est rien".

Cette pause, c'est peut-être tout ce que l'enfantisme demande pour commencer. Pas la perfection. Pas l'abolition de l'autorité. Une pause. Et dans cette pause, une question : qu'est-ce que cet enfant est en train de vivre, là, maintenant ?


La question avec laquelle on a commencé

Le premier article de cette série se terminait sur une question : quand vous pensez à un enfant que vous connaissez, est-ce que vous pensez à ce qu'il est, ou à ce qu'il va devenir ?

C'est encore la bonne question. Et la réponse ne se donne pas une fois pour toutes. Elle se reprend, chaque jour, dans chaque interaction. Parfois on y arrive. Parfois on rate. Parfois on répare.

L'enfantisme n'est pas un état qu'on atteint. C'est une direction qu'on tient.


Cette série continue de s'écrire. Si elle a fait résonner quelque chose en vous, laissez un commentaire, ça compte. Partagez-la à quelqu'un pour qui elle pourrait compter aussi. Et si vous voulez aller plus loin dans ce cadre de lecture, les livres du Traité de Politique Intérieure sont le point de départ.


² Ce chiffre circule dans la littérature sur l'attachement et le développement du nourrisson, notamment dans les travaux d'Ed Tronick sur la régulation interactive. "Synchronie" ne signifie pas accord parfait, mais ajustement mutuel : l'adulte répond, l'enfant répond à la réponse, et c'est cette danse-là qui construit le lien. Si tu veux aller plus loin, le travail de Daniel Siegel sur la neurobiologie interpersonnelle développe cette idée en détail.

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