Article 4 Cet article fait partie de la série L'enfantisme.
Si on cherche un endroit où les trois mécanismes de L'adultisme comme système, la subordination juridique, le droit de correction, l'invisibilisation, sont les plus concentrés et les plus institutionnalisés, l'école s'impose naturellement. C'est l'institution qui a été conçue, précisément, pour prendre en charge l'enfant pendant le temps où il n'est pas encore adulte. Elle en porte toutes les contradictions.
Et c'est aussi, paradoxalement, le lieu où les alternatives les plus intéressantes à l'adultisme ont été pensées et expérimentées. L'institution qui reproduit le système est souvent la même qui en produit les critiques les plus lucides.
C'est cette tension-là qui mérite qu'on s'y arrête.
L'école comme Grande Bibliothèque
Dans la cartographie du bestiaire, l'école appartient d'abord au territoire de l'Éléphant. Elle est le lieu où une société dépose ce qu'elle juge essentiel à transmettre : les savoirs, les valeurs, les récits qui font tenir un groupe ensemble. Une Grande Bibliothèque collective, gérée par l'institution, ouverte aux générations successives.
Cette fonction est légitime. Même précieuse. L'enfant qui entre à l'école n'arrive pas dans un vide : il arrive dans une mémoire collective qui le précède et qui va, en partie, le constituer. La langue, les mathématiques, l'histoire, la littérature. Ce que la société a mis des siècles à construire, et qu'elle doit transmettre en quelques années.
Mais l'Éléphant a un piège, on l'a vu : ses archives gouvernent le présent sans qu'on s'en aperçoive. Ce que la société transmet à l'école, c'est aussi, inévitablement, ses propres angles morts. Ses hiérarchies implicites. Ses certitudes non questionnées. L'histoire racontée du côté des vainqueurs. Les corps qui apparaissent dans les manuels et ceux qui n'y apparaissent pas. Les questions qu'on peut poser et celles qu'on ne pose pas.
La transmission perpétue autant qu'elle émancipe. L'école n'échappe pas à cette règle.
L'enfant dans la classe
Entrons dans une salle de classe ordinaire. Vingt-cinq enfants assis en rangées, face à un adulte debout. L'adulte parle, les enfants écoutent. Quand un enfant veut prendre la parole, il lève la main et attend d'y être autorisé. S'il bouge trop, s'il parle sans permission, s'il manifeste son ennui ou son désaccord de façon trop visible, il est sanctionné.
Rien de tout ça n'est malveillant. Cette organisation répond à des contraintes réelles : un seul adulte pour vingt-cinq enfants, un programme à couvrir, un temps limité. Mais regardons ce qu'elle enseigne, au-delà des mathématiques et de la grammaire.
Elle enseigne que la parole se mérite. Qu'on n'existe dans l'espace collectif qu'avec l'autorisation de plus grand que soi. Que le corps doit se tenir tranquille pour que l'esprit soit légitime. Que l'ennui est une faute de l'élève, rarement une information sur ce qui se passe.
Le corps de l'enfant à l'école est un corps discipliné. L'heure de sortie, l'heure du repas, l'heure des toilettes, tout est décidé par l'institution. Ce n'est pas anodin : c'est une des premières expériences longues et répétées que fait un enfant d'avoir son rythme biologique soumis à une autorité extérieure.
Ce que l'école fait bien malgré elle
L'école est aussi, pour beaucoup d'enfants, un refuge.
Un enfant dont le foyer est violent, ou chaotique, ou simplement très pauvre en stimulations, trouve à l'école quelque chose qu'il n'a pas ailleurs : de la régularité, des adultes bienveillants, des pairs. Des signalements pour maltraitance émanent en grande majorité des enseignants. L'école voit ce que la famille cache.
Et des pédagogues, depuis plus d'un siècle, ont cherché à faire autrement à l'intérieur de l'institution. Freinet et ses classes coopératives, où les enfants participent à l'organisation de leur apprentissage. Montessori et la liberté de mouvement, l'apprentissage par l'activité choisie. Les ateliers de philosophie pour enfants, où on leur demande non pas de restituer mais de penser, de douter, de contredire.
Ces expériences ont en commun de traiter l'enfant comme un sujet capable de contribuer à sa propre formation, et pas seulement comme un récipient à remplir. Elles restent minoritaires. Mais elles prouvent que l'institution peut être traversée différemment.
L'article 12 à l'école
La Convention Internationale des Droits de l'Enfant reconnaît à l'enfant le droit d'être entendu dans toute décision qui le concerne. C'est l'article 12. À l'école, cela devrait signifier que l'enfant a voix au chapitre sur les règles de vie, sur l'organisation du temps, sur ce qui ne fonctionne pas pour lui.
Dans les faits, les dispositifs de participation existent. Les délégués de classe, les conseils d'élèves. Mais ils fonctionnent souvent comme des simulacres : on demande l'avis des enfants sur des sujets suffisamment peu importants pour que leur réponse ne change rien. La couleur des rideaux du foyer, le thème de la fête de fin d'année. Sur les vraies questions, le programme, l'évaluation, le rythme, l'autorité reste entièrement du côté de l'institution.
La participation sans pouvoir réel apprend quelque chose aussi : que demander son avis à quelqu'un sans tenir compte de sa réponse est une pratique normale. Que la forme compte plus que le fond. C'est un apprentissage. Mais pas celui qu'on croit transmettre.
La tension qui reste
L'école est trop grande et trop diverse pour être condamnée en bloc. Il y a des classes où les enfants pensent, doutent, créent. Des enseignants qui écoutent vraiment, qui modifient leur pratique en fonction de ce qu'ils observent chez les élèves. Des établissements qui expérimentent des formes de gouvernance partagée et qui en tirent quelque chose.
Et il y a, dans la même institution, des mécanismes de normalisation puissants, durables, souvent invisibles à ceux qui les exercent.
Si on pose le bestiaire sur cette tension, ce qui se joue à l'école est précisément un combat entre l'Éléphant et le Hibou. L'Éléphant transmet, archive, perpétue. Le Hibou questionne, délibère, choisit. Les pédagogies alternatives, Freinet, Montessori, les ateliers de philosophie, sont des tentatives de faire entrer le Hibou dans une institution construite autour de l'Éléphant. Elles restent minoritaires non pas parce qu'elles ne fonctionnent pas, mais parce que l'Éléphant institutionnel résiste, faute de moyens, de formation, de volonté politique.
La question n'est pas de savoir si l'école est bonne ou mauvaise. La question est de savoir ce qu'elle transmet sans le nommer. Ce qu'elle enseigne sur la légitimité de la parole, sur le droit d'exister dans un espace collectif, sur la hiérarchie entre ceux qui savent et ceux qui apprennent.
Ces apprentissages-là ne figurent dans aucun programme. Ils sont pourtant parmi les plus durables.
→ Prochain article : Quand l'adultisme se cumule
Cet article s'inscrit dans le cadre du Traité de Politique Intérieure. Si la tension entre transmission et émancipation t'a parlé, tu trouveras ses dimensions parentales dans Armer ou anxiéter, et le travail intérieur de l'adulte dans Le travail sur soi et l'accompagnement des enfants.
Parce que changer le monde passe par se changer soi-même.
Si ce texte t'a touché ou fait réfléchir, partage-le à quelqu'un pour qui il pourrait résonner. Et si tu veux recevoir les prochains articles directement, la newsletter est par ici.

Pour laisser un commentaire, connectez-vous ou créez un compte.