Article 3 Cet article fait partie de la série L'enfantisme.
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L'article Comment l'enfance a été inventée se terminait sur une question inconfortable : la connaissance ne suffit pas à changer les réflexes. On peut savoir que frapper un enfant lui fait du mal, et lever la main quand même. On peut croire sincèrement aux droits de l'enfant, et invalider sa douleur avant même de vérifier la blessure.
Pourquoi ?
Parce que l'adultisme n'est pas une collection de mauvaises intentions. C'est un système. Et les systèmes n'ont pas besoin de méchanceté pour fonctionner. Ils ont besoin d'inertie. De normes si bien intégrées qu'elles cessent d'apparaître comme des normes et commencent à ressembler à du bon sens.
C'est précisément ce qui les rend difficiles à défaire.
Ce qu'on entend par "système"
Un système de domination, ce n'est pas une conspiration. Personne ne s'est réuni un matin pour décider que les enfants auraient moins de droits que les adultes. La domination s'installe autrement : par sédimentation. Des couches de pratiques, de lois, de représentations, qui s'accumulent jusqu'à former quelque chose qui ressemble à de l'évidence.
Le racisme est un système. Le sexisme est un système. Personne n'a besoin d'être explicitement raciste ou sexiste pour que ces systèmes continuent de produire leurs effets. Il suffit de ne pas les questionner.
L'adultisme fonctionne pareil. Il repose sur trois mécanismes distincts, qu'on retrouve à toutes les échelles : dans les familles, dans les institutions, dans l'espace public. Trois façons d'organiser la relation adulte-enfant qui ont en commun de placer l'enfant du côté de l'objet plutôt que du sujet.
La subordination juridique
Le premier mécanisme est le plus visible, parce qu'il est inscrit dans la loi.
Un enfant ne peut pas signer un contrat. Il ne peut pas voter. Il ne peut pas, dans la plupart des cas, saisir la justice sans l'accord de ses parents. Ce sont, pour la plupart, des protections légitimes : un enfant de six ans ne devrait pas être tenu responsable d'un acte juridique comme un adulte. La question n'est pas là.
La question est de savoir à quel moment la protection devient tutelle, et la tutelle, effacement.
Un exemple concret : en France, un enfant ne peut pas porter plainte de manière autonome, même pour des violences subies dans son propre foyer. C'est l'adulte, le représentant légal, qui décide si la parole de l'enfant mérite d'être entendue par une institution. Dans les situations où l'agresseur est précisément ce représentant légal, le système juridique produit exactement l'inverse de ce qu'il promet : il protège l'adulte, pas l'enfant.
La Convention Internationale des Droits de l'Enfant, adoptée en 1989, reconnaît à l'enfant le droit d'être entendu dans toute décision qui le concerne. C'est l'article 12. Sur le papier, c'est une révolution. Dans les faits, son application passe presque toujours par un filtre adulte. L'enfant a le droit d'être entendu. Il n'a pas le droit d'être écouté sans intermédiaire.
Le droit de correction
Le deuxième mécanisme est moins visible, parce qu'il est intégré dans des pratiques quotidiennes que la plupart d'entre nous avons subies et reproduites sans y penser.
Un adulte frappe un autre adulte : c'est une voie de fait. Un adulte frappe un enfant : c'est une méthode éducative. La même action physique, le même impact sur le système nerveux, deux régimes juridiques et moraux entièrement différents selon le statut de la victime.
Ce n'est pas une comparaison rhétorique. C'est la réalité du droit français pendant des décennies. La loi interdisant toute violence éducative, y compris les gifles et les fessées, n'a été adoptée qu'en 2019. Et les enquêtes menées depuis montrent que la très grande majorité des parents y ont encore recours, souvent sans même le percevoir comme de la violence.
Le mot clé est là : percevoir. Ce que nous appelons "Violences Éducatives Ordinaires" est ordinaire précisément parce qu'il est invisible comme violence. On a un nom pour ça : la normalisation. Quand une pratique est assez répandue, assez ancienne, assez universellement partagée, elle cesse d'être questionnable. Elle devient du bon sens. De l'amour, même.
On ne frappe pas les enfants pour leur faire du mal. On les frappe pour les former. La distinction d'intention ne change rien à ce que le corps de l'enfant enregistre.
L'invisibilisation
Le troisième mécanisme est le plus diffus, et peut-être le plus révélateur de l'état de notre rapport collectif à l'enfance.
Les enfants dérangent. Leurs corps bougent trop, leurs voix portent trop, leurs besoins arrivent au mauvais moment. On les tolère dans les espaces qui leur sont réservés : la crèche, l'école, le parc. On les supporte avec plus de difficulté dans les espaces adultes : le restaurant, le train, la réunion. Et on les exclut, parfois explicitement, des espaces où leur présence serait jugée incompatible avec le confort des autres.
Un ami m'invite un soir de réveillon avec mon fils, qui a alors cinq ans. Il y aura un autre enfant de son âge, un copain de mon fils. Mon ami m'assure qu'il est le bienvenu. Je reformule ma prévenance plus précisément : les deux garçons ensemble, c'est une tornade, je le connais bien. L'ami assure que ce n'est pas un problème.
Le soir du réveillon, après plusieurs tentatives de notre hôte d'envoyer les enfants jouer dans leur chambre, c'est l'esclandre. Il n'en peut plus des gamins bruyants qui bougent dans tous les sens. Avec la mère du copain de mon fils, on se sent gênés, on essaie de gérer, puis finalement on les met au lit.
Rien que de raconter ça, je sens la colère revenir.
D'où mon fils devait-il passer le réveillon dans sa chambre sans faire de bruit ? Il avait été invité. Il existait, simplement, comme un enfant de cinq ans un soir de fête. Et quelque chose dans cette existence, le bruit, le mouvement, l'énergie, était devenu insupportable à des adultes qui avaient pourtant dit oui.
La tendance "no kids" dans certains établissements n'est pas anecdotique. Elle révèle quelque chose de plus profond : la conviction, rarement formulée mais largement partagée, que la pleine présence des enfants dans l'espace public est conditionnelle. Qu'elle doit se mériter, se gérer, s'excuser.
On ne demanderait pas à une personne âgée de justifier sa lenteur dans un couloir d'aéroport. On ne demanderait pas à une personne en fauteuil de s'excuser de prendre de la place. La présence des enfants, elle, est perpétuellement soumise à évaluation.
Il y a dans cette invisibilisation quelque chose qui dépasse le simple agacement. C'est une position : l'enfant comme présence provisoire, tolérée en attendant qu'il devienne quelqu'un. Un futur adulte, enfin présentable.
Ce que ces trois mécanismes ont en commun
Subordination juridique, droit de correction, invisibilisation. Trois registres différents, une même logique souterraine : l'enfant du côté de l'objet. Quelque chose qu'on protège, qu'on corrige, qu'on gère, plutôt que quelqu'un qu'on entend.
Ce n'est pas une question de mauvaise volonté. La plupart des adultes qui reproduisent ces mécanismes aiment profondément les enfants dont ils s'occupent. L'amour et la domination ne s'excluent pas. Ils coexistent, souvent très confortablement, dans les mêmes gestes.
Et cette responsabilité ne s'arrête pas aux parents et aux enseignants. L'anecdote du réveillon le montre : c'est un ami sans enfant qui a rendu la présence de mon fils conditionnelle ce soir-là. L'adultisme traverse tous les adultes qui côtoient des enfants, à des degrés divers. La co-responsabilité est sociale avant d'être familiale.
C'est là que l'inertie est la plus difficile à défaire. Changer une loi est compliqué. Changer un réflexe ancré dans des décennies de pratiques transmises est une autre affaire. Le Hibou peut comprendre. L'Éléphant, lui, a ses archives. Et les archives ne se réécrivent pas par décret.
Une question avant d'aller plus loin
L'école, dans tout ça, occupe une place particulière. Elle est simultanément le lieu où les trois mécanismes qu'on vient de décrire sont les plus institutionnalisés, et le lieu où certaines des alternatives les plus intéressantes à l'adultisme ont été expérimentées.
Un lieu de transmission, donc d'Éléphant. Mais aussi un lieu de contrôle, de conformité, de correction. Un endroit où l'on peut apprendre à penser par soi-même, ou apprendre à ne pas penser contre les autres.
L'article suivant va s'y arrêter.
→ Prochain article : L'école, entre normalisation et émancipation
Cet article s'inscrit dans le cadre du Traité de Politique Intérieure. Si la mécanique des systèmes de domination t'a parlé, tu trouveras ses dimensions collectives dans Résistance, et une observation en temps réel dans L'allumette et la poudre.
Parce que changer le monde passe par se changer soi-même.
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