Dimanche, j'ai reçu un mail de la France insoumise. L'Assemblée représentative avait adopté sa feuille de route. On m'invitait à voter.
Ce matin, deux jours plus tard, j'ai pris le temps de lire le document joint, au café, avant le réveil de mon fils, avec le calme des matins où personne ne demande encore rien.
J'ai lu. Et quelque chose a accroché. Quelque chose de discret et d'inconfortable, que je sens depuis un moment déjà. Ce document l'a exacerbé. Sur certains points, il en est presque une caricature.
Je suis militant, membre d'un groupe thématique, quelqu'un qui se reconnaît dans ce projet. Ce texte¹ est un retour depuis l'intérieur. Parce que LFI, au sens large, ce n'est pas eux. C'est nous.
La feuille de route s'ouvre sur les élections municipales de mars. Une percée historique, dit-on. Plus de 400 conseils municipaux, un demi-million d'administré·es là où il y en avait trente mille, des victoires dans les communes les plus pauvres du pays. Tout cela est réel, documenté, et mérite d'être dit.
Mais le document ne s'arrête pas là. Il continue, et à chaque page la même structure revient : on nous a attaqués, calomnié, exclus, et nous avons quand même gagné. Le PS a trahi. Les médias ont menti. L'extrême droite progresse, mais moins qu'on le craignait, et c'est encore à notre actif. Même les résultats décevants disparaissent dans le récit. Marseille, où nous avons retiré notre liste au second tour, est présentée comme un geste d'intérêt général. Les villes où nous espérions l'emporter et où nous avons perdu n'existent tout simplement pas dans le texte.
Ce récit choisit ce qu'il montre. Les défaites n'y existent pas. Nous avons souffert, et nous avons quand même triomphé. La souffrance légitime la victoire, la victoire efface la défaite. Ce récit soude. Il mobilise. Il est aussi, sur certains points, une façon de ne pas regarder ce qui n'a pas fonctionné.
Un mouvement qui ne fait jamais son bilan de défaite ne peut pas apprendre de ses défaites. Ce n'est pas une petite chose.
Alors pourquoi cette feuille de route s'écrit-elle ainsi ? Pourquoi ce récit sans fissure, sans défaite visible, sans doute assumé ?
La Forteresse Insoumise est une réponse rationnelle à une pression réelle. C'est précisément pour ça qu'elle coûte quelque chose.
La réponse est en partie dans le discours de clôture de Bompard à l'Assemblée représentative, que j'ai pu écouter. Il le dit clairement : "la moindre erreur, la moindre maladresse, le moindre faux pas va immédiatement être utilisé pour continuer les campagnes de calomnie contre la France insoumise." Ce n'est pas de la paranoïa. C'est une lecture lucide d'un environnement réel.
Les maires élus en mars ont subi des campagnes racistes dans les jours qui ont suivi leur victoire. Rima Hassan a été placée en garde à vue dans une opération que la feuille de route elle-même qualifie de politico-médiatique. Le groupe Bolloré a progressivement colonisé une partie du paysage médiatique. Début avril, avant même que Bompard propose une candidature commune fondée sur le programme du NFP, le paysage médiatique avait déjà posé son cadre : tout le monde désignait Mélenchon comme le candidat, tout le monde sauf LFI. La propagande précède l'acte et le contamine. Les attaques ne sont pas imaginaires, elles sont documentées, répétées, coordonnées.
C'est dans ce terrain-là que la proposition de Bompard arrive : une candidature commune avec les écologistes et les communistes, fondée sur le programme du NFP.
Dans ce contexte, se montrer fort n'est pas une posture. C'est une nécessité tactique. Un mouvement qui doute publiquement dans un environnement qui cherche à le détruire offre exactement ce que ses adversaires attendent.
La Forteresse, cette armure construite sous la pression, est une réponse adaptée. Mais n'est-ce pas le piège : plus elle se ferme, plus elle confirme le récit de ceux qui veulent la détruire ?
Je la comprends. Je la comprends d'autant mieux que j'en suis, à ma façon, solidaire.
Et pourtant. Quelque chose manque. Quelque chose que j'ai entendu, en conférence, dans des apartés, dans des conversations où les gardes étaient baissées : des cadres qui reconnaissent des erreurs, qui ont évolué dans leur vision, qui portent le poids de décisions difficiles. Ces voix existent. Elles restent des confidences. Elles n'entrent pas dans la ligne.
Ces voix-là savent ce que le bilan devrait contenir.
LFI produit déjà des documents d'orientation après chaque scrutin. Y intégrer les défaites, nommées et analysées, ne serait pas une capitulation. Ce serait un outil. Un bilan qui dit "on s'attendait à plus ici, voilà ce qu'on a manqué" n'affaiblit pas le mouvement. Il lui donne de quoi apprendre.
En avril 2024, Pedro Sánchez, président du gouvernement espagnol, a publié une lettre ouverte. Une enquête venait d'être ouverte contre son épouse. Il écrivait : "J'ai besoin de m'arrêter et de réfléchir si je dois continuer à être à la tête du gouvernement ou si je dois renoncer à cet honneur." Puis il a suspendu ses activités. Cinq jours de silence public, dans un pays habitué à le voir partout.
Une amie me l'a raconté. Ce qui l'avait frappée, ce n'était pas le contenu de la lettre. C'était le geste. Un chef de gouvernement qui dit publiquement : je doute. Je m'arrête. Je ne sais pas encore.
Et pourtant le geste m'a touché pour ce qu'il dit d'une autre façon de tenir. Tenir debout² sans prétendre qu'on ne chancelle jamais. Être fort sans être imperméable. Il y a quelque chose là, dans cet espace entre la forteresse et l'effondrement, que je cherche dans notre mouvement et que je n'entends qu'en confidence.
Sánchez gouverne. LFI est en opposition. La comparaison a ses limites, je ne l'ignore pas.
Je ne sais pas si c'est possible dans le contexte actuel, ni à quoi ressemblerait une Forteresse qui s'ouvre sans s'effondrer. Je ne sais pas si le moment viendra, ni à quelle condition. Mais je pense que la question mérite d'être posée à voix haute, depuis l'intérieur. Parce que c'est de là qu'elle peut faire quelque chose.
Ce texte est une contribution, pas un réquisitoire. L'avenir se joue à chaque fois qu'on choisit l'intégrité plutôt que l'armure.
¹ Les mécanismes collectifs décrits dans cet article, la pression du groupe sous attaque, le récit de cohésion, le coût du silence sur les défaites, peuvent aussi se lire à travers le cadre neurobiologique du Traité de Politique Intérieure. C'est l'objet de l'article : La Forteresse Insoumise, vue de la Politique Intérieure.
² "Tenir debout" (avril 2026) explore le coût humain de l'engagement politique sur trois militants sous pression simultanée. Ce que le combat exige, neurologiquement et humainement.
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