J'ai une nouvelle amoureuse

Une lecture de Samah Karaki depuis le Traité de Politique Intérieure.

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J'ai une nouvelle amoureuse

Hier, autour d'un café, j'ai dit à une amie : "J'ai une nouvelle amoureuse." Elle connaît le Traité de Politique Intérieure (TPI). Elle a racheté trois exemplaires du Tome 2 pour les offrir, et un exemplaire du Tome 1. Elle a souri. "Raconte."

Je vais raconter.


L'inquiétude

Ça a commencé par un article de L'Humanité sur son dernier essai, Contre les figures d'autorité. Une neuroscientifique franco-libanaise, docteure en neuropsychologie, enseignante à Sciences Po, fondatrice d'un institut dédié aux neurosciences sociales. Je lisais le résumé et quelque chose dans ma poitrine se contractait.

Puis des vidéos. Une conférence, une interview, une autre. Plus j'écoutais Samah Karaki, plus l'inquiétude prenait forme. Elle mobilisait exactement les mêmes références que moi (Damasio, Porges en filigrane, les neurosciences affectives et sociales). Elle construisait un argument rigoureux, documenté, précis. En cherchant à en savoir plus sur elle, j'ai trouvé son essai précédent : L'empathie est politique. Son argument allait dans une direction que je n'avais pas encore explorée.

La question qui s'est installée, lentement, n'était pas agréable : et si ce que je raconte avec le TPI c'est à côté de la plaque ? Et si le bestiaire, les Gardiens, le château intérieur (tout ce cadre que j'ai construit et que je continue de construire) reproduisait exactement ce qu'elle critique ? Et si "changer le monde passe par se changer soi-même" était, sans que je l'aie voulu, une injonction néolibérale habillée en neurobiologie ?

J'ai acheté le livre.


La rencontre

Au fil des pages, la bousculade était exactement ce dont j'avais besoin. Karaki ne confirmait pas le TPI. Elle le remettait en question depuis un endroit que je n'avais pas encore regardé. Elle me montrait des angles morts. Elle m'obligeait à préciser ce que je faisais vraiment, ce que je prétendais faire, et la différence entre les deux.

C'est ça que j'appelle tomber amoureux d'une pensée. La rencontre avec une façon de voir le monde qui ne vous laisse pas sortir indemne.

Qui suis-je pour commenter le travail d'une neuroscientifique docteure en neuropsychologie ? La question s'est posée. Puis j'ai regardé le titre de son dernier essai : Contre les figures d'autorité. Je ne l'ai pas encore lu, mais le mécanisme s'est mis en route tout seul. Utiliser son nom comme autorisation d'écrire sur elle, c'est exactement ce qu'elle déconstruit. Si le titre d'un livre peut illustrer sa propre thèse avant même qu'on l'ouvre, celui-là y arrive.


Ce que j'ai compris de ce qu'elle dit

Voici ma lecture de L'empathie est politique. Une lecture construite depuis mon propre territoire : partiale par construction, comme toute lecture. Karaki dirait sans doute qu'il ne peut pas en être autrement.

L'argument se déploie en plusieurs mouvements.

Premier mouvement : l'empathie n'est pas une boussole morale fiable. Elle est sélective par construction, biologiquement orientée vers le proche, le familier, le semblable. Pour Karaki, ce n'est pas une anomalie qu'on pourrait corriger par une meilleure éducation émotionnelle. C'est la structure même du phénomène.

Deuxième mouvement : cette sélectivité n'est pas innée au sens d'un destin. Elle est conditionnée. Les structures politiques, historiques et médiatiques décident qui est visible, qui a un nom, qui mérite d'être pleuré. Elles colonisent la biologie : ce que les normes dominantes répètent finit par s'inscrire dans les réflexes du cerveau, à l'insu de la conscience. Les soignants qui sous-traitent la douleur des patients noirs ne sont pas délibérément racistes, selon elle. Leur cerveau a enregistré des décennies de représentations sans qu'ils le sachent, et il trie en conséquence, automatiquement, avant que le Hibou ait eu le temps de délibérer.

Troisième mouvement : la déshumanisation comme mécanisme central. Retirer à un groupe les attributs de l'humain (en le présentant comme objet, animal, déviant moral) le retire du champ de l'empathie. Pas un acte brutal et délibéré dans sa lecture, mais un processus lent, sédimenté, institutionnellement entretenu.

Quatrième mouvement, plus inattendu : trop d'empathie affective (se fondre dans la souffrance de l'autre, s'y dissoudre) produit son propre épuisement. Burn-out, engourdissement, détournement du regard. Les soignants les plus empathiques sont, dans les études qu'elle cite, les plus exposés à l'usure.

Et plus radical encore : le regard empathique lui-même serait un acte de pouvoir. En prétendant comprendre l'autre depuis sa propre perspective, on s'approprierait son expérience, on la réduirait à ce qu'on peut en percevoir, on parlerait pour lui plutôt que de lui laisser la place.

Ce que je comprends de sa conclusion : appeler à plus d'empathie individuelle sans changer les structures, c'est appeler à se conformer aux normes dominantes. Ce qu'il faudrait, selon elle, c'est comprendre les processus qui sous-tendent l'empathie, développer une connaissance critique et historique, et accepter l'incertitude permanente de l'autre comme point de départ. Non pas "je te comprends", mais "je reconnais que tu m'es irrémédiablement inconnu, et c'est de là que commence la vraie rencontre."


Ce que ça rejoint dans le TPI

En lisant Karaki, j'ai reconnu des mécanismes que le TPI explore depuis un autre angle.

Ce geste de reconnaissance est lui-même révélateur. Nous explorons le même territoire depuis deux entrées différentes : elle entre par les obstacles pour comprendre pourquoi la transformation est si difficile. J'entre par le système nerveux pour comprendre comment elle devient possible.

Ce qu'elle appelle "biais endogroupe automatique", le TPI pourrait l'appeler Chien conditionné. Ce qu'elle appelle "cadres historiques et médiatiques qui colonisent la biologie", le TPI pourrait l'appeler Éléphant colonisé. Ce qu'elle appelle "rationalisation post-hoc de la violence", le TPI l'appelle Hibou Glacial (le cortex préfrontal déconnecté des signaux du corps, qui produit de la logique froide sans plus laisser remonter ce que les autres parties du château lui envoient). Ce qu'elle appelle, implicitement, sans jamais le nommer, co-régulation, le TPI l'appelle Mycélium Social.

Nous partageons le rejet de la fausse dichotomie raison/émotion. Elle la démonte par Damasio et les neurosciences cognitives, moi par la neurobiologie du système nerveux autonome. Nous arrivons à la même conclusion : émotion et cognition sont co-constitutives, le Hibou délibère depuis ce que l'Éléphant et le Chien lui transmettent. Ni son travail ni le mien ne croient que la transformation personnelle seule suffit.


Ce qui diverge

Le premier point de divergence est sur la plasticité.

Karaki documente très bien comment le système nerveux a été conditionné. Ce qu'elle ne dit pas, c'est par quoi il peut être reconditionné. Elle appelle à changer les structures, et je suis en accord. Mais les structures seules ne créent pas les conditions de la co-régulation. Une loi anti-discrimination peut coexister avec un cerveau inchangé. Elle l'a documenté elle-même : les soignants connaissent les études sur les biais raciaux, et ça ne change pas leurs comportements spontanés. Ce qui reconfigure l'Éléphant, c'est la co-présence répétée dans des conditions de sécurité suffisante : l'expérience répétée de l'autre comme pair, dans un contexte qui ne déclenche pas le Chien, jusqu'à ce que l'Éléphant l'enregistre comme tel. Pas le savoir. L'expérience. C'est le territoire du TPI, et c'est le vide symétrique de son livre.

Le deuxième point concerne une formulation qui glisse, et qui me semble démentir son propre argument : "notre biologie, naturellement méfiante de l'autre." Non. La méfiance envers l'autre n'est pas naturelle. Elle est conditionnée. C'est son propre argument, formulé tout au long du livre, et il arrive parfois à cette conclusion qui le contredit. Le TPI tient cette ligne fermement, parce que c'est elle qui rend la transformation possible.


Ce qu'elle dit au TPI, et que je dois entendre

Karaki pose des questions que je ne pouvais pas esquiver.

La première : attention à l'individualisation néolibérale de la responsabilité. Si "changer le monde passe par se changer soi-même" devient une injonction à la transformation personnelle comme substitut à la transformation politique, le TPI reproduit exactement ce qu'elle critique. Je dois tenir cette tension explicitement, sans supposer que c'est évident.

La deuxième : le capital empathique est inégalement distribué. Les conditions de sécurité neurologique nécessaires à la co-régulation ne sont pas également accessibles. Les personnes en survie chronique n'ont pas la même capacité de mémoire de travail disponible pour le travail intérieur. Si le TPI ne tient pas compte de cette inégalité, il devient un outil de classe. Ce n'est pas une critique abstraite pour moi. Lors d'une lecture d'une version préliminaire du Tome 1, une amie franco-palestinienne m'avait déjà nommé cette tension. Je me souviens avoir réécrit tout un passage pour tenter de la résoudre. Karaki me confirme que ce travail n'est jamais terminé.

La troisième : quand le TPI décrit les mécanismes intérieurs, il risque d'être lu comme une prétention à comprendre l'expérience de l'autre par projection. Ce risque doit être nommé. La réponse que je formule maintenant : le bestiaire ne décrit pas l'expérience de l'autre. Il décrit une architecture commune à partir de laquelle chacun construit son expérience propre. C'est un langage partageable, pas un regard porté sur l'autre. La différence est fondamentale, et je ne l'avais pas formulée aussi clairement avant Karaki.


Ce que le TPI dit à Karaki

La sortie qu'elle propose en conclusion me semble juste et nécessaire : accepter l'incertitude permanente de l'autre, tenir la honte comme émotion transformatrice, mobiliser la colère sans se dissoudre dedans. Mais tout cela décrit des états du système nerveux. Ces états ont des conditions de possibilité que son livre laisse implicites.

La Tortue en épuisement chronique ne peut pas tenir l'inconfort de l'incertitude. Le Chien saturé ne peut pas transformer la honte en moteur, il l'enregistre comme menace supplémentaire. La sécurité neurologique n'est pas une condition morale à remplir. C'est une condition physiologique préalable. Et cette sécurité est inégalement distribuée, ce que son travail documente mieux que quiconque. C'est précisément pour ça qu'on ne peut pas la laisser uniquement à la charge des individus : il faut des structures qui la rendent possible, et des pratiques collectives qui la maintiennent.

Le TPI ne dit pas que le travail intérieur précède l'engagement collectif. Il dit que l'un nourrit l'autre, ou le sabote. C'est une différence importante face à une lecture qui verrait dans le bestiaire une invitation à se retirer du monde.


Ce qu'ils ont à se dire ensemble

Il y a une phrase que ni Karaki ni le TPI ne formulent seuls, mais que les deux ensemble permettent de poser.

La transformation collective ne viendra ni des formations à l'empathie, ni de la seule compréhension des processus qui la sous-tendent, ni du seul travail sur la gouvernance intérieure. Elle viendra de la création des conditions matérielles, relationnelles et institutionnelles dans lesquelles des systèmes nerveux différents peuvent se rencontrer comme pairs, répétément, dans la sécurité, jusqu'à ce que l'Éléphant collectif enregistre autre chose que la menace.

Son livre crée la nécessité de cette phrase. Le TPI travaille à en construire les conditions. Aucun des deux ne peut l'écrire seul.

Le livre de Karaki se termine exactement là où le TPI commence. Et si je suis honnête, c'est peut-être là où l'Archipel, mon quatrième tome en cours, pourrait rejoindre son point de départ.


Ce que je retiens

Je suis sorti de cette lecture avec l'inquiétude initiale transformée en quelque chose d'autre. Le TPI ne fait pas ce que Karaki critique. Mais il ne peut pas prétendre ne pas s'exposer au risque qu'elle identifie si je ne nomme pas explicitement ce que je fais et ce que je ne prétends pas faire.

Ce travail-là, je l'aurais peut-être fait de toute façon. Karaki l'a rendu urgent.

C'est ça aussi, tomber amoureux d'une pensée. Pas trouver un miroir. Trouver quelqu'un qui vous oblige à vous voir autrement.

J'imagine ce que Karaki pourrait dire de ma phrase de clôture habituelle. Qu'elle risque de tout court-circuiter. Elle n'aurait pas tort. Je la garde quand même, avec l'amendement qu'elle m'a imposé : changer le monde passe par se changer soi-même. Pas avant. Pas à la place.


Cet article appartient à la catégorie Atelier, les textes sur l'écriture, le processus, la vie d'auteur. Si le Traité de Politique Intérieure t'intéresse et que tu n'en connais pas encore les Gardiens, La contagion invisible est une bonne entrée : elle traite exactement de ce que Karaki nomme sans le nommer, neurones miroirs, co-régulation, ce qui circule entre les systèmes nerveux. Et si tu veux aller plus loin sur la question "naturel ou conditionné" que ce texte soulève, Ni naturel ni culturel est la suite logique.

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