Article 1 Cet article fait partie de la série L'enfantisme.
Enfantisme. Adultisme.
Je suis tombé sur ces deux mots il y a peu. Dans une conversation, presque en passant. Et ils ont fait ce que font parfois les bons mots : ils ont continué à résonner après que la conversation s'est terminée¹. Comme si quelque chose qu'on avait vu depuis longtemps sans le nommer venait soudain d'avoir un nom.
Je vous propose d'explorer ça ensemble.
Ce que ces mots désignent
L'adultisme désigne quelque chose que nous pratiquons tous, la plupart du temps sans y penser : la tendance à considérer que les adultes ont naturellement raison sur les enfants. Que leur parole compte davantage. Que leur perception de la réalité est plus légitime. Que décider à la place d'un enfant, c'est le protéger.
Une observation, donc. Bien plus qu'un reproche.
L'enfantisme, lui, serait la réponse à cette observation : un mouvement de pensée, encore jeune, qui pose la question autrement. Et si l'enfant n'était pas un adulte en devenir, une ébauche à corriger, un projet à livrer clé en main dans dix-huit ans ? Et s'il était, dès maintenant, un sujet à part entière ?
Ces deux mots forment une paire. On ne comprend pas l'un sans l'autre. L'enfantisme n'existe que parce que l'adultisme existe d'abord.
La scène classique
Un enfant tombe dans la cour. Il pleure. Un adulte arrive et dit, avant même de vérifier la blessure : "Allez, c'est rien, t'as pas mal."
Tout est là.
L'adulte ne ment pas par méchanceté. Il sait que la chute est bénigne. Mais en disant ça, il substitue son évaluation de la douleur à celle de l'enfant. Il invalide une expérience sensorielle réelle au nom d'une vérité objective qui n'appartient pas à celui qui souffre.
L'enfant apprend quelque chose ce jour-là : ses sensations sont soumises à validation externe. Que ressentir "trop" est une erreur de calibration. Qu'il faut ajuster son intérieur sur le baromètre des autres.
On n'y voit pas de mal. On a nous-mêmes dit cette phrase. On nous l'a dite. C'est précisément ça qui mérite qu'on s'arrête.
Un combat qui ressemble à un autre
Quand j'ai commencé à réfléchir à ce que ces mots impliquent, j'ai pensé au féminisme. La structure du problème se ressemble.
Le féminisme, dans sa forme la plus simple, a posé une question que beaucoup trouvaient absurde au départ : pourquoi la parole d'un homme vaut-elle plus que celle d'une femme ? Pourquoi la présence de l'un dans certains espaces serait-elle naturelle, et celle de l'autre, conditionnelle ? Une question qui demandait qu'on accepte d'abord de voir quelque chose qu'on avait appris à ne pas voir.
Le féminisme a plus d'un siècle. Et c'est encore un chantier.
L'enfantisme commence à peine à avoir un nom.
Les révolutions de représentation ne se font pas en une génération. Elles demandent qu'on accepte d'être dérangé dans nos certitudes les plus ordinaires. Les plus quotidiennes. Celles qu'on exerce sans malice, parfois même avec amour.
Et les deux combats se recoupent. Les petites filles subissent un adultisme doublé d'un sexisme. Les mêmes structures de pensée qui ont justifié la domination sur les femmes ont justifié la domination sur les enfants. La hiérarchie naturalisée fonctionne toujours pareil : elle s'appuie sur ce qui ne se discute pas.
Coluche l'avait vu, à sa façon, dans les années 80 : "On est tous égaux, mais quand on est petit, gros et noir, on n'est pas avantagé." Avec la conscience d'aujourd'hui, il aurait pu ajouter : petite, grosse et noire. L'âge est là, dans la liste. Il a toujours été là. On ne le voyait tout simplement pas.
Ce qui s'impose comme évidence et qui, à force, cesse d'être questionné.
Ce qui m'a accroché
Je suis père d'un enfant de six ans. Cette expérience m'a donné une position d'observation que je n'avais pas avant.
Celle de quelqu'un qui fait, au quotidien, des centaines de petits choix à la place d'un autre. Qui décide de l'heure du coucher, du contenu de l'assiette, du programme du week-end. Parfois après concertation. Parfois, pas.
De la domination ? De la protection ? La frontière entre les deux est-elle aussi nette qu'on aimerait qu'elle soit ?
Je n'ai pas de réponse définitive. Ce qui m'a accroché dans ces mots, c'est précisément qu'ils ne donnaient pas de réponse. Ils posaient une question différente.
Ce que cette série va explorer
Dans les articles qui suivent, on va aller chercher d'où vient tout ça. Comment l'enfance a été construite, historiquement. Pourquoi cette construction a produit l'adultisme. Quels mécanismes le font tenir. Et ce que l'enfantisme propose, concrètement, dans les familles, à l'école, dans les institutions.
Je vais aussi poser ma grille de lecture habituelle sur tout ça : le bestiaire, les Gardiens, la neurobiologie. Quand j'ai commencé à cartographier l'évolution historique du rapport à l'enfance, quelque chose s'est mis en place qui me semble juste. La Tortue, le Chien, le Singe, l'Éléphant, le Hibou. Chacun à son époque. Chacun à sa logique. On y reviendra.
Pour l'instant, une seule question pour commencer : quand vous pensez à un enfant que vous connaissez, est-ce que vous pensez à ce qu'il est, ou à ce qu'il va devenir ?
La différence est peut-être moins anodine qu'elle n'y paraît.
→ Prochain article : Comment l'enfance a été inventée
¹ Les mots agissent directement sur le système nerveux, bien au-delà de ce qu'ils décrivent. C'est le sujet d'un article entier, si tu veux aller plus loin : Le pouvoir des mots.
Cet article ouvre une série qui mobilise le cadre du Traité de Politique Intérieure pour explorer notre rapport collectif à l'enfance. Si la question de ce qu'on transmet sans le vouloir t'a parlé, tu trouveras un angle différent dans Armer ou anxiéter, et les mécanismes neurobiologiques du langage dans Le pouvoir des mots.
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