Il existe un texte, daté du 23 mai 2026, sur les violences sexuelles et sexistes commises sur les mineurs à l'école et autour d'elle. Une circulaire de politique pénale, que Gérald Darmanin, garde des Sceaux, a signée de sa main. Elle demande aux procureurs de traiter ces signalements vite, fermement, sans les classer à la légère, et elle répond d'abord à une série d'affaires où des adultes, enseignants, animateurs, encadrants du périscolaire, ont abusé d'enfants qu'ils avaient en charge. Protéger ces enfants, poursuivre ces adultes, c'est son objet.
Un cas, pourtant, s'y glisse. Celui où l'auteur est, lui aussi, un enfant, un élève de l'établissement. La circulaire le nomme une fois, en passant, parmi « des mineurs dépourvus de repères ». Puis elle le range dans la réponse prévue pour les autres, l'éloignement, les mesures de sûreté, l'inscription au fichier des auteurs d'infractions sexuelles. Le même appareil pour l'adulte prédateur et pour l'enfant qui a agi. Du soin, de l'éducatif, cette part que la loi réserve pourtant aux mineurs, pas un mot.
Je ne demande pas à une circulaire pénale de porter le volet éducatif. Ce volet vit ailleurs, chez le juge des enfants, à la protection judiciaire de la jeunesse, dans le soin. Un texte adressé aux procureurs n'a pas à le contenir. Ce que je lis, dans ce silence, c'est autre chose, un réflexe, la pente qu'on prend quand on cesse de réfléchir.
Ce réflexe, je l'ai déjà croisé. Il y a quelques semaines, j'écrivais sur un mot lâché à la télévision par le même Darmanin, incurable, et sur tout ce qu'il emportait sans le dire. Le mot visait des adultes. La circulaire, quand elle rencontre un enfant qui a agi, ne fait pas mieux. Le même homme, la même pente, deux fois.
Et c'est là que tout se déplace. Face à l'adulte, ce réflexe était un renoncement, coûteux mais cohérent avec lui-même. Face à l'enfant, il se met à boiter. Il va contre presque tout ce qui l'entoure, la loi, les chiffres, et l'évidence la plus simple, qu'un enfant n'a pas fini de se construire.
Regardons cette collision de près. Le réflexe qui enferme, fiche et éloigne épouse si bien l'époque qu'on en oublie ce que dit la loi.
Le droit français des mineurs tient pourtant, sur le papier, l'exact inverse. Depuis l'ordonnance de 1945, refondue en 2021 dans le Code de la justice pénale des mineurs, un principe le gouverne, et il vaut pour tout mineur jusqu'à dix-huit ans, l'éducatif prime sur le répressif. L'enfant qui a commis est jugé par une justice à part, celle des enfants, non par celle des adultes, et le juge des enfants y porte deux fonctions dans la même main, protéger et juger. À partir de treize ans, une peine devient possible, mais divisée par deux en principe, au titre de l'excuse de minorité. En dessous de treize ans, aucune peine ne peut être prononcée, seulement des mesures éducatives, et la capacité même de discernement de l'enfant est présumée absente, sauf preuve contraire.
Répondre à un mineur par le seul fichage et la seule mise à l'écart, c'est aller contre la loi avant même d'aller contre la clinique. Ce durcissement est bien dans l'air du temps. Le droit, lui, dit encore autre chose, et c'est lui qu'on abandonne en silence.
Car c'est d'un abandon qu'il s'agit. Durcir la réponse, ici, revient à renoncer à une part de l'enfant, celle qu'on pourrait accompagner, tout en se donnant l'allure de la fermeté. L'abandon se banalise. Il prend les habits de la protection.
Si ce réflexe tient malgré la loi, c'est pour une raison qu'un rapport récent nomme sans détour. En juin 2025, la Fédération française des CRIAVS, un réseau de centres spécialisés dans les auteurs de violences sexuelles, a réuni une audition publique sur le parcours des mineurs auteurs. Le rapport remis en septembre part d'un constat, celui-là même qui explique tout le reste, le mineur auteur de violences sexuelles est un impensé social. Un sujet qu'on préfère ne pas regarder, donc mal connu, donc mal accompagné.
On mesure la profondeur de cet impensé à un détail. La première des quatre priorités du rapport tient dans un verbe modeste, recueillir des données, parce qu'on n'en a presque pas. Entre 2017 et 2024, le nombre de mineurs mis en cause pour des faits sexuels passe d'environ 8 900 à 15 700, sans qu'on sache dire si les actes se multiplient ou si la parole se délie après MeToo. Les condamnations restent basses et stables, autour de mille cent en 2024. Quant à la récidive, le ministère de la Justice reconnaît lui-même ne pas disposer des outils pour la mesurer dans la durée.
Le manque ne s'arrête pas aux chiffres, il gagne les équipes. Accompagner ces enfants suppose des professionnels formés, à la protection judiciaire de la jeunesse d'abord, éducateurs, psychologues, travailleurs sociaux. Or cette formation reste inégale, et le rapport comme le terrain le constatent sans relâche. Le vrai déficit de moyens de l'éducatif est là, dans cette filière qu'on n'a jamais vraiment dotée, loin d'une circulaire qui n'avait pas à s'en charger. On enferme, on fiche, on éloigne un phénomène qu'on n'a pas même pris le temps de comprendre.
Cet impensé est d'abord statistique. À l'échelle du pays, on ne compte pas ces enfants, mais les équipes des CRIAVS les reçoivent depuis des années, et ce savoir de terrain, patient, existe là où les chiffres nationaux font défaut. Ce qui suit s'appuie sur lui.
Ce que l'impensé recouvre, il faut oser le regarder. Une part importante de ces enfants qui agressent ont d'abord été, eux-mêmes, victimes de violences. Souvent sexuelles, pas toujours. Le lien n'a rien d'un automatisme, et je le pose tout de suite, les enfants qui subissent ces violences ne deviennent presque jamais, à leur tour, des agresseurs. Mais chez ceux qui, eux, passent à l'acte, cet antécédent revient trop souvent pour qu'on le laisse de côté.
Et là où aucune violence ne porte de nom, il reste souvent autre chose, plus difficile à saisir. Un climat. Une atmosphère de famille où l'ordre des grands ne se discute pas, où la parole de l'enfant ne pèse rien, où son corps et sa vie appartiennent à d'autres. Le psychanalyste Paul-Claude Racamier avait donné un nom à cet air qu'on respire sans le voir, l'incestuel, l'empreinte de l'inceste quand l'inceste n'a pas eu lieu. La domination sans le crime, diffuse, ordinaire, sans monstre et sans procès.
La plupart des parents avancent comme ils peuvent, souvent démunis, souvent aimants, souvent façonnés eux-mêmes par ce qu'ils n'ont pas choisi. Ce dont je parle les dépasse et les précède. C'est un ordre qui traverse toute la société, ses institutions, ses écoles, ses images, ses rôles d'homme et de femme, et qui installe très tôt, chez l'enfant, l'idée qu'un plus fort dispose d'un plus faible. Cet ordre passe par la famille en premier, parce que c'est là que tout commence, mais il vient de bien plus loin qu'elle.
C'est ici que mon point de vue s'écarte de celui du garde des Sceaux. Avant d'exercer une domination, l'enfant qui agresse en a d'abord subi une. Celle qu'il exerce, il l'a reçue, et il la prolonge, sans l'avoir voulue ni comprise. L'enfance est l'entrée la plus facile de la domination, celle qui coûte le moins, parce qu'un enfant proteste peu et retient longtemps. Ce qui fait de lui, au bout de la chaîne, un relais, le maillon d'une suite qui le précède.
Je place la domination au centre, et je dois aussitôt en marquer les bords. Elle n'explique pas le désir, quand il y en a un, car nul ne choisit ce qui l'attire, et cette part-là échappe souvent au social. Elle n'explique pas non plus chaque cas. Il existe des enfants qui passent à l'acte sans qu'on retrouve, derrière eux, ni violence subie ni climat repérable, et je ne les fais pas entrer de force dans mon cadre. La domination n'explique pas tout d'un acte, elle en éclaire le terrain le plus fréquent, l'asymétrie qu'il a fallu, presque toujours, pour qu'il devienne possible. J'ai tenté de le montrer plus longuement ailleurs, dans le texte sur l'incurable, et je m'appuie dessus plutôt que de le refaire.
Punir le relais et laisser l'ordre intact, c'est se tromper de cible avec application. On tient l'enfant qu'on a saisi, et rien du monde qui l'a produit n'a bougé.
Reste une limite, la seule qui ne bouge pas. Comprendre d'où vient l'acte ne l'excuse jamais. L'interdit tient, entier, et l'enfant qui a agi répond de ce qu'il a fait.
Simplement, chez lui, la manière de répondre fait partie du problème, elle n'est pas un supplément d'âme qu'on lui accorde par bonté. Le droit gradue la responsabilité de l'enfant. Il le fait parce qu'il sait ce que le mot incurable refuse de savoir, qu'un enfant n'est pas arrêté dans sa forme.
Les chiffres, cette fois, contredisent la peur plutôt qu'ils ne la nourrissent. Le ministère ne sait pas suivre la récidive française dans la durée, on l'a vu. Mais le rapport d'orientation de 2025 rapporte l'estimation de certains experts, autour de 8 % dans les deux années qui suivent l'acte, et quasi nulle ensuite pour qui n'a pas récidivé. Plus l'accompagnement vient tôt, ajoute-t-il, moins l'acte se répète.
Accompagner ne veut pas dire relâcher. Le rapport décrit une évaluation précoce, un soin quand il le faut, et des approches comme la thérapie dite multisystémique, qui ne s'occupe pas du seul jeune mais reprend la famille, l'école, l'entourage, tout ce qui l'a façonné. On agit sur le terrain, et l'enfant reste tenu pour responsable.
Voilà le démenti le plus concret qu'on puisse opposer à l'idée d'une nature scellée. Aidé tôt, un enfant recommence rarement, pourvu qu'on l'accompagne vers ce qu'il choisira, lui, de devenir.
Il faut pourtant regarder le cas qui résiste à tout ce que je viens d'écrire, celui qui abîme la belle courbe.
En 2011, une collégienne de treize ans, Agnès Marin, est tuée par un pensionnaire de son établissement. Il a dix-sept ans. Un an plus tôt, il a été mis en examen pour le viol, avec arme, d'une autre adolescente, et il attend son procès, remis en liberté sous contrôle judiciaire après quatre mois de détention. Le collège l'accueille sans rien savoir de cela. En 2017, l'État est condamné pour faute lourde, pour l'avoir libéré trop vite et placé là sans suivi digne de ce nom.
Je ne vais pas adoucir ce cas, ni le cacher derrière l'âge plus tendre des autres. C'est le plus dur qui soit. Un mineur au bord de la majorité, déjà connu de la justice, déjà saisi une fois, et qui recommence, en pire. Il est le point exact où mon « rien n'est joué d'avance » se heurte à la mort d'une enfant.
Et pourtant, regardons ce que la justice a reproché à l'État, précisément. Une libération trop rapide, décidée sans attendre les avis, un placement inadapté, et un suivi presque inexistant, une éducatrice passée une seule fois au collège, qui n'a pas prévenu l'école de ce qu'elle accueillait. Ce qui a manqué là, dans le pire des cas, tenait au lien rompu et au suivi absent, non à un excès de clémence.
Agnès est morte, c'est un fait, pas une hypothèse, et sa rareté statistique ne la ressuscite pas. Ce que sa mort met en jeu, en revanche, ne se joue qu'au futur, sur l'enfant d'après. Faut-il que le juge des enfants prévienne l'établissement scolaire ? Prévenir, ce serait peut-être protéger une victime à venir. Se taire, ce serait épargner à un enfant qu'on prétend justement réinsérer la marque au fer, au mépris de la présomption d'innocence et du secret de l'instruction. Les deux enfants sont réels à leur manière, l'un déjà tombé, l'autre encore en devenir. Aucun des deux ne mérite d'être sacrifié à l'autre.
Alors je ne referme pas là-dessus une réponse propre. Je constate seulement que la trancher d'un mot, incurable, fichage, éloignement, c'est décider de ne plus la poser. Et qu'il reste, entière, une question qui n'appartient à aucun ministre, seulement à ce que nous acceptons de regarder. Sommes-nous capables de voir un enfant qui a commis le pire sans décréter d'avance qu'il ne sera jamais rien d'autre que son pire moment ?
Ce texte poursuit « Incurable, et après ? », où je suivais un mot de ministre jusqu'au bout de sa logique. Il en explore le versant le plus précoce, l'enfance, aux côtés du dossier sur l'enfantisme. L'ensemble appartient au Traité de Politique Intérieure, une série qui suit la même dynamique de l'intime au politique, comment une réaction se fige, se grave, et se transmet.
Changer le monde passe par se changer soi-même. Pas avant. Pas à la place.
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