Le 8 juin 2026, invité du Forum BFMTV consacré à l'affaire Lyhanna, Gérald Darmanin, garde des Sceaux, a déclaré qu'il pense les pédocriminels « incurables, personnellement », et qu'il préfère les « priver de liberté le plus possible » plutôt que viser leur réinsertion. La formule a frappé fort. Elle était portée par une indignation que je partage, devant la mort d'une enfant et devant tout ce qu'on a laissé filer pour qu'elle advienne. Mais sous le mot se cache une thèse, et cette thèse est un renoncement déguisé en fermeté.
Je voudrais la prendre au sérieux, justement parce qu'elle se présente comme l'inverse. Et pour cela, dire d'emblée ce que je fais, et ce que je ne fais pas. Je n'instruis pas le procès d'une intention. Ce que pense Gérald Darmanin, je l'ignore, et ce n'est pas mon objet. Je suis la logique d'un mot. Ce que « incurable » entraîne, une fois posé dans la bouche d'un garde des Sceaux et suivi jusqu'au bout, voilà ce que je veux montrer. Un mot a ses conséquences, y compris celles que celui qui le prononce ne tire pas.
Protéger un enfant, ce n'est pas seulement punir après coup. C'est empêcher avant. Et l'on n'empêche que ce qu'on a compris.
Le mot et sa contrebande
Ce que Darmanin dit tient en une ligne. Les auteurs ne se soignent pas, donc il faut les enfermer le plus longtemps possible. C'est clair, et c'est bien dans ses propos. Une première porte se ferme, celle de la réinsertion.
Reste le mot lui-même. « Incurable » est un terme médical. Il appartient au registre de la maladie, du pronostic, du traitement qui échoue. L'accoler à une catégorie pénale, le pédocriminel, n'a rien d'anodin. C'est faire entrer, sans le dire, la pédocriminalité dans le champ de la maladie. Or les psychiatres le rappellent sans détour, la pédocriminalité n'est pas une maladie, et parler d'incurabilité à son sujet n'a tout simplement pas de pertinence (franceinfo, juin 2026). Le mot se trompe d'objet avant même de se tromper de politique.
Et c'est là qu'il faut suivre sa logique. Si l'auteur est par nature inguérissable, alors il n'y a rien à comprendre de lui, donc rien à prévenir, juste à neutraliser. Cette conséquence, Darmanin ne la prononce pas. Elle n'en travaille pas moins le mot de l'intérieur. Une seconde porte se referme, plus lourde que la première, celle de la prévention en amont. Car on ne prévient bien qu'en comprenant, et un être déclaré insondable n'offre plus rien à comprendre.
Deux figures sous un seul mot
C'est ici qu'un détour par la clinique éclaire ce que le débat garde dans l'ombre. Les chercheurs qui étudient les auteurs de violences sexuelles sur enfants ne décrivent pas une figure unique, mais deux, distinctes au point de ne presque rien partager (Garant et coll., 2022). D'un côté l'agresseur préférentiel, dont le désir est tourné vers l'enfant, ce que la clinique nomme la pédophilie, une paraphilie. De l'autre l'agresseur situationnel, ou opportuniste, qui se définit précisément par l'absence d'attirance particulière pour l'enfant.
Deux figures, donc, sous le seul mot de Darmanin. Et sur chacune, pour des raisons différentes, « incurable » échoue.
« Incurable » échoue deux fois
Prenons d'abord le situationnel. Il n'a pas de désir fixe à guérir. Son acte ne traduit pas une pulsion, il saisit une occasion, une asymétrie, un instant où l'autre est à portée et sans défense. Devant lui, le mot « incurable » n'a pas même d'objet. Il n'y a aucun mal logé dans le corps qu'on pourrait déclarer rebelle au traitement. Il y a une situation qui a permis l'acte. Et une situation, cela se prévient. On agit sur l'accès, sur le pouvoir, sur la vulnérabilité qu'on laisse exposée.
Vient ensuite le préférentiel, le seul sur qui le mot semble tenir. Le désir, chez lui, peut être tenace, ancien, durable, la clinique parle d'un trouble chronique. Mais un désir n'est pas un acte. Il existe des personnes traversées par cette attirance qui ne passeront jamais à l'acte, et qui parfois consultent pour être sûres de ne jamais le faire, ce qu'on nomme les pédophiles abstinents, une figure que la clinique distingue nettement de l'agresseur (Garant et coll., 2022). C'est tout l'écart que « incurable » fait disparaître en contrebande, l'équation tacite entre un désir qu'on ne guérit pas et un acte qu'on ne pourrait empêcher.
Or cet écart est précisément le lieu du soin, et il faut y séparer deux soins que tout oppose. Après l'acte, le suivi socio-judiciaire et l'injonction de soins réduisent les passages à l'acte et la récidive (franceinfo, juin 2026). Avant l'acte, et hors de toute justice puisque rien n'a été commis, l'écoute et l'accompagnement des personnes attirées et abstinentes tiennent la digue, et protègent des victimes qui n'existeront jamais. En France, ce travail a désormais un nom, la ligne STOP, portée par la Fédération française des CRIAVS. Depuis 2020, elle reçoit les appels de ceux que leur attirance inquiète, et les oriente vers le soin avant qu'il y ait une victime. Ce second soin ne relève d'aucun tribunal. Il ne se voit pas, il ne fait pas de procès, et c'est peut-être le plus efficace de tous.
« Incurable » les tue ensemble. Il décourage le soin contraint en le déclarant vain, et il ignore le soin volontaire en n'imaginant même pas qu'il existe. Le mot ne ferme pas une porte, il en ferme deux.
Le fil de la domination
Reste à demander ce qui, sous l'acte, se tient vraiment. Et la réponse vaut pour les deux figures, pas seulement pour celle que le désir n'habite pas. Car le désir, nul ne le choisit. L'acte, lui, se choisit. Même traversé par une attirance qu'il n'a pas voulue, celui qui passe à l'acte prend un pouvoir sur un être qui ne peut pas consentir. Le pouvoir qui dévie reste un pouvoir, donc un choix, donc une faute. L'éclairer ne le dissout en rien, et l'expliquer n'a jamais été l'excuser.
C'est ce pouvoir qui relie l'agresseur au reste du monde, bien plus qu'une supposée essence. Il en est un relais. Le désir, lui, peut ne rien devoir au social, et il serait faux de tout y ramener. Mais l'acte, toujours, prend appui sur une asymétrie et mobilise un pouvoir sur plus faible. C'est lui, l'acte, qui fait de la violence à l'enfant le point le plus intime où se transmettent les dominations qui traversent toute la société. C'est pourquoi le mot de « monstre », si souvent appelé en renfort, est à la fois faux et commode. L'acte, lui, est bien monstrueux, et il faut le dire sans trembler. Mais le monstre est une exception, et l'exception arrange. Elle vient d'ailleurs, elle ne dit rien de nous, rien de nos familles, rien de nos institutions. La désigner, c'est s'en laver les mains. Comprendre la cause structurelle accomplit l'exact contraire. Cela ramène l'acte dans le monde qui l'a rendu possible, et désigne des conditions sur lesquelles, enfin, on peut agir.
Faut-il alors faire de la domination la cause de ces violences ? Ce serait aller trop vite, et trop loin. Le désir, on l'a dit, échappe souvent au social, et nul ne fabrique de toutes pièces une attirance. Mais entre le désir et l'acte se tient une frontière sociale. Pour qu'une asymétrie devienne une emprise, il faut un monde qui l'autorise, des places qui la couvrent, un silence qui la protège. La domination n'invente pas le penchant. Elle ouvre la porte, écarte les témoins, désarme l'enfant. Elle est moins l'origine de l'acte que sa condition de possibilité, la plus constante, la plus partagée. Voilà pourquoi je la place au centre. Non qu'elle explique chaque cas, mais parce qu'elle est le terrain commun de presque tous, et le seul que la société tienne entre ses mains.
Si la domination est ce terrain partagé, les chiffres disent où il passe. Ils cessent d'être un décor. Concédons d'abord ce qui est vrai dans la fermeté. Pour l'auteur déjà condamné, au désir ancien et au risque élevé, la détention protège réellement, tout le temps qu'elle dure. Cela, on ne peut le nier, c'est même la part de raison de l'adversaire. Mais regardons ce que ce raisonnement laisse dehors. Dans quatre-vingt-dix-sept pour cent des cas, l'auteur de violences sexuelles sur enfant n'est jamais condamné (CIIVISE, rapport d'étape 2024). Une politique qui ne tient qu'à la prison ne traite donc, par construction, que trois cas sur cent. Le chiffre ne dit pas que l'enfermement est un théâtre, il dit son plafond. On protège en tenant celui qu'on a saisi, et l'on en saisit trois sur cent.
Et la logique ne s'arrête pas à la prison. Deux semaines après ses propos, le même ministre se dit « personnellement très favorable » à ficher les pédocriminels comme on fiche les menaces à la sûreté de l'État, sur le modèle des fiches S (franceinfo, 23 juin 2026). Surveiller, neutraliser, tenir à l'œil. La réponse se déplace, mais reste au même endroit, en aval de l'acte, jamais sur ce qui le fabrique.
Et le monstre venu d'ailleurs ? Dans quatre-vingt-un pour cent des cas, l'agresseur est un membre de la famille (CIIVISE, 2024). Il est le proche, l'oncle, le beau-père, le grand frère. Ce qui le fabrique ne tombe pas du ciel, cela traverse la maison, et la maison est dans la société.
Derrière ces nombres, des enfants. En moyenne, ils avaient huit ans et demi quand les violences ont commencé, et près de neuf sur dix en garderont un psychotraumatisme (CIIVISE, 2024). Voilà ce qu'on protège, ou ce qu'on abandonne.
La limite qui ne bouge pas
Reste la limite, et elle ne bouge pas. Comprendre n'a jamais voulu dire absoudre. L'acte demeure interdit, et celui qui le commet en demeure responsable, entièrement. Aucune cause, fût-elle ancienne et réelle, ne change une faute en destin subi.
Il faut tenir les trois ensemble, sans en lâcher un seul. Comprendre le mécanisme. Exiger la réparation. Ne rien céder sur l'interdit. Le soin et la sanction ne se font pas la guerre, ils gardent chacun leur poste, et c'est ensemble qu'ils protègent.
La question qu'on ne tranche pas
Il y a pourtant une question que je n'ai pas posée, et que je ne sais pas trancher. Une part de ceux qui agressent ont d'abord été, enfants, agressés à leur tour, et la proportion grimpe nettement chez les auteurs mineurs (audition publique sur les mineurs auteurs de violences sexuelles, 2025). L'identification à l'agresseur, décrite par Ferenczi puis par Anna Freud, figure parmi les mécanismes que les cliniciens connaissent de longue date. Faut-il en conclure que la violence se transmettrait, mécaniquement, de blessé en blessé, de génération en génération ? Non, et il faut le dire net. Le modèle du simple cycle est contesté, et pour de bonnes raisons. L'immense majorité des victimes ne reproduisent jamais rien. Les deux populations ne se recouvrent même pas, tant de filles parmi les victimes, presque uniquement des hommes parmi les auteurs, signe que rien ici ne se transmet de soi-même. Leur prêter cette pente reviendrait à les blesser une seconde fois. Et ces mêmes enfants récidivent peu, 8 % seulement (même rapport). Plus on les accompagne tôt, moins ils recommencent. La blessure n'est pas une sentence.
Mais la question demeure, plus juste posée que résolue. Et si une part de ces actes prolongeait, sans le savoir, une domination jamais soignée, qui se rejoue depuis des générations ? Ce serait alors un point d'origine non pas biologique mais historique, une réaction figée dans le temps, transmise faute d'avoir été, un jour, comprise et arrêtée. Cela n'effacerait aucune responsabilité. Cela ouvrirait seulement un autre endroit où agir.
La ligne, au fond, ne passe pas où Darmanin la trace. Pas entre le curable et l'incurable, ce faux partage où l'on perd à tous les coups. Elle passe entre renoncer et prévenir. D'un côté on abandonne, on enferme les trois pour cent qu'on attrape, et l'on recommence. De l'autre on cherche à comprendre pour empêcher, sans rien céder de la fermeté.
Reste une seule question, et c'est au lecteur qu'elle revient. Sommes-nous prêts à regarder ce qui les fabrique, en sachant que ce regard nous engage bien au-delà des coupables ?
La ligne STOP, service téléphonique d'orientation et de prévention porté par la Fédération française des CRIAVS, s'adresse à toute personne que son attirance sexuelle pour les enfants inquiète. Appel confidentiel et non surtaxé, le 0 806 23 10 63.
Ce texte s'inscrit dans le Traité de Politique Intérieure, une série d'essais qui suit la même dynamique de l'intime au politique, comment une réaction se fige, se grave, et se transmet. Si la question de la domination t'a parlé, tu en suivras le versant le plus précoce, l'enfance, dans la série sur l'enfantisme, et la défense du doute contre le verdict moral dans La faute de trop.
Changer le monde passe par se changer soi-même. Pas avant. Pas à la place.
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