890 euros pour respirer

Le système qui te prend ton calme est le même qui te le revend.

Transmission Corps social #Chien #Mycélium social #Co-régulation #Neurobiologie #Politique #adultisme #néolibéralisme #bien-être #capital-empathique
890 euros pour respirer

Le stage dure quatre jours. Il se tient dans un ancien corps de ferme rénové, quelque part entre lavande et pierre sèche, et il promet une « reconnexion à soi » encadrée par deux facilitatrices certifiées. Le programme mentionne des cercles de parole, des marches en conscience, une cérémonie de clôture. Le prix figure tout en bas de la page, dans une police plus discrète : 890 euros, hébergement compris, repas végétariens préparés avec amour.

Sur un autre écran, un coach de vie parle face caméra. Il a le regard franc de ceux qui ont trouvé, et il tend la main vers ceux qui cherchent encore. Son offre s'appelle un accompagnement, son unité de mesure est la « transformation », son calendrier est plein jusqu'en septembre. Plus loin dans le fil, une application propose dix minutes de respiration guidée par jour, essai gratuit, puis 79 euros l'année. Le marché est vaste, segmenté, prospère, et il croît sans faiblir depuis vingt ans, porté par une demande qui ne tarit pas.

C'est cette demande qui mérite qu'on s'arrête. Car on peut ricaner des retraites en yourte, c'est un sport facile. Mais le ricanement rate l'essentiel : si des centaines de milliers de personnes paient pour qu'on leur apprenne à respirer, c'est qu'elles suffoquent. On peut se demander pourquoi tant de gens achètent du calme. La question que je me pose, c'est : qui le leur a pris ?


Une réelle souffrance

Commençons par prendre au sérieux ce qui est recherché, parce que ça existe et que ça porte un nom.

Un système nerveux humain est conçu pour osciller. Il se mobilise face au danger, il se relâche quand le danger passe. Le Chien aboie, puis le Chien se couche1. Entre les deux, l'organisme récupère, digère, répare ses tissus, et surtout il redevient capable de la seule chose qui le régule en profondeur : être pleinement présent avec un autre système nerveux apaisé. La littérature clinique a un nom pour cela : la co-régulation. Stephen Porges a donné un cadre à cette évidence ancienne2. Notre physiologie sociale ne s'active que lorsque le corps détecte la sécurité, par des canaux qui échappent à la volonté : une voix dont la prosodie module, un visage dont les muscles bougent, un rythme d'échange qui laisse de la place. Il appelle cela la neuroception. Le corps décide avant nous si l'environnement permet le lien, et quand il décide que non, aucun effort de volonté ne rouvre la porte. Le modèle est discuté dans son anatomie ; la description, elle, se vérifie dans n'importe quelle situation de vie où on a été en capacité d'identifier son instinct.

Maintenant, regardons ce que le quotidien contemporain lui fait. La concurrence généralisée maintient le Chien debout : au travail où chacun est évaluable et remplaçable, sur les plateformes où chacun est notable, dans un horizon économique où la chute est toujours possible et toujours imputée à celui qui tombe. La précarité fait pareil, en pire, car elle ajoute à la menace son caractère imprévisible. Et l'optimisation de soi referme le cercle : quand le corps lui-même devient un capital à faire fructifier, sommeil compris, repos compris, il n'existe plus aucun territoire où l'alarme aurait le droit de se taire.

Un Chien qui ne se couche jamais finit par épuiser le château. L'organisme bascule alors dans l'autre réponse de survie, celle de la Tortue subie3 : l'effondrement, le retrait, ce que la médecine du travail range sous burn-out et ce que la psychiatrie range sous dépression. Byung-Chul Han a raison de lire ces pathologies comme les symptômes d'une époque plutôt que comme des accidents individuels. La société de la performance produit en série des systèmes nerveux qui oscillent entre suractivation et extinction, sans jamais retrouver l'état intermédiaire, celui où l'on peut se poser, sentir, écouter.

Et voici le point qui commande tout le reste : un corps maintenu en état de survie devient structurellement incapable de co-régulation. Il ne perçoit plus l'autre comme une ressource. Il le perçoit comme un juge, un rival, une charge, un risque. La solitude contemporaine, avant d'être un fait démographique, est un état physiologique fabriqué à l'échelle industrielle.


  1. Dans ma série Traité de Politique Intérieure, le Chien représente l'amygdale et le système limbique. Dans notre neurobiologie, c'est lui qui veille à notre survie.
  2. Stephen Porges est le neuroscientifique à l'origine de la théorie polyvagale. La neuroception y désigne la façon dont le corps évalue en permanence, sous le seuil de la conscience, si l'environnement est sûr ou menaçant, et ajuste l'état physiologique en conséquence.
  3. Toujours dans cette série, la Tortue gouverne le repos et le retrait, par la voie vagale dorsale. Choisie, elle est une descente vers le calme ; subie, elle devient l'effondrement que le corps impose quand il n'en peut plus.

Le renversement

Reprenons maintenant le stage à 890 euros, et posons la question autrement. Que vend-il, exactement ?

Il vend quatre jours de sécurité neuroceptive. Un lieu sans évaluation, des visages disponibles, des voix qui prennent leur temps, l'autorisation sociale de ne rien produire. Autrement dit, il vend les conditions ordinaires de la régulation humaine. Précisons que ces conditions n'ont jamais été gratuites. Le village, la paroisse, la famille élargie fournissaient de la co-régulation contre de l'obéissance, de la conformité, de la surveillance mutuelle ; c'était de la co-régulation en architecture verticale, et nul n'est tenu de la regretter. Le marché n'a donc pas créé la rareté du calme, il en a changé la monnaie. On payait en soumission, on paie en euros. Entre les deux, quelque chose a pourtant bien disparu : la version verticale a été démantelée par deux siècles de modernité, et rien n'est venu occuper la place. L'architecture horizontale, où la régulation circulerait sans se payer ni en soumission ni en euros, existe encore par endroits, dans une famille, entre amis, partout où l'on se régule les uns les autres sans facture ni allégeance. Mais ces poches se raréfient à mesure que la solitude gagne du terrain, et rien à l'échelle d'une société n'est venu remplacer ce que la modernité a démantelé. Le marché du bien-être campe sur ce vide. Il ne vend rien d'exotique. Il vend ce qui manque.

Et c'est là que le tableau devient cynique, car le vendeur et le voleur travaillent pour la même maison. Aucun plan là-dessous, et les facilitatrices de la Drôme ne sont les agentes de personne : souvent d'anciennes épuisées du salariat, reconverties, sincères. Un effet de structure suffit : un système qui produit massivement de la dysrégulation crée mécaniquement le marché de sa compensation, et recrute ses vendeuses parmi ses propres victimes. L'intention manque partout, le profit se ramasse quand même. Le système économique qui organise la concurrence, la précarité et l'optimisation permanente est celui-là même qui commercialise leurs antidotes. Il produit l'insomnie et vend l'application de sommeil. Il produit l'isolement et vend le cercle de parole. Il produit l'urgence et vend la lenteur, en séjour tout compris. Han l'avait repéré sous un autre angle : l'injonction au bien-être fonctionne comme un camouflage, elle rabat sur l'individu la responsabilité d'un mal dont les causes sont ailleurs. Gère ton stress. Travaille ta résilience. Le problème est chez toi, la solution est en rayon.

Ce circuit serait déjà remarquable s'il était équitable. Il ne l'est pas, et son inéquité est double.

Première inégalité : la production du mal. La dysrégulation ne frappe pas au hasard. Elle frappe plus fort là où la menace économique est permanente, où le logement est incertain, où le travail use le corps, où l'administration elle-même devient une épreuve. Samah Karaki parle d'un capital empathique inégalement distribué4 : la disponibilité à l'autre suppose des ressources, du temps, de la sécurité, et ces conditions sont socialement réparties comme tout le reste, c'est-à-dire mal.

Seconde inégalité : l'accès au remède. Le stage, le coach, la thérapie non remboursée, la semaine de silence : tout cela s'achète, et s'achète cher. La régulation devient un bien de luxe. Les privilégiés rachètent l'accès à leur propre système nerveux avec ce que le calme exige réellement : du temps et de l'attention humaine qualifiée, dans des lieux faits pour ça. Et il serait faux de croire que les plus démunis sont laissés sans offre. Ils reçoivent la version dégradée du même marché : l'astrologie des réseaux, le manifesting, les applications freemium qui monnayent l'angoisse en notifications, les coachs pyramidaux qui recrutent leurs clients comme revendeurs. Le remède existe pour toutes les bourses ; simplement, moins on peut payer, plus il est frelaté et moins il est encadré, jusqu'à extraire de ceux qui ont le moins leurs dernières ressources : des données, de l'espoir, et les quelques euros qui restaient. Le calme s'est ajouté à la liste des choses qui séparent les classes, quelque part entre le patrimoine et l'espérance de vie.


  1. Samah Karaki est neuroscientifique. Elle défend l'idée que l'empathie n'est pas une qualité morale innée mais une capacité qui dépend de conditions sociales, donc inégalement distribuée selon les ressources et la sécurité dont on dispose.

Le retournement

Arrivé ici, le lecteur pressé conclura qu'il faut jeter le travail sur soi avec l'eau du marché. Il serait en bonne compagnie : Edgar Cabanas et Eva Illouz ont installé cette critique dans le débat avec Happycratie5, la psychologie positive comme idéologie fabriquant des citoyens dociles, occupés à s'améliorer plutôt qu'à se révolter. Le circuit décrit plus haut leur doit beaucoup. Et j'ai un intérêt à examiner leur conclusion de près, puisque j'écris des livres qui parlent de régulation ; autant l'annoncer avant de m'écarter de la leur. Leur analyse et celle du Traité de Politique Intérieure ne se jouent pas au même étage. Cabanas et Illouz décrivent la capture des esprits par un discours ; ce texte décrit la fabrication des corps par des conditions. La différence commande la suite : quand on ne voit que l'idéologie, on jette le travail sur soi tout entier avec elle ; quand on voit la physiologie, on comprend qu'il faudra le sauver de sa capture, parce que le besoin qu'elle exploite est réel.

Ce que le néolibéralisme a capturé, ce n'est pas le contenu du travail intérieur. C'est son articulation. La respiration, l'attention au corps, la connaissance de ses propres réactions : rien de tout cela n'appartient au marché, et tout cela reste nécessaire. La capture opère ailleurs, dans la place assignée à ce travail. Le développement personnel version marchande fait du changement de soi un préalable au changement du monde (mets-toi d'abord en ordre, tu agiras ensuite, c'est-à-dire jamais) ou pire, un substitut (le monde est ce qu'il est, change ton regard). Dans les deux cas, l'énergie qui aurait pu se politiser est recyclée en abonnement.

Le critère de partage tient en peu de mots, et il vaut pour n'importe quelle offre, y compris la mienne.

Le travail sur soi que l'on te propose te ramène-t-il vers les autres, ou t'en dispense-t-il ?

Ouvre-t-il sur la question des conditions communes, ou la referme-t-il sur ton assiette, ton souffle, ton alignement ? Et puisqu'un critère ne s'auto-vérifie jamais, il ne m'appartient pas d'en absoudre mes propres livres : c'est au lecteur de leur poser la question, y compris à celui-ci. Changer le monde passe par se changer soi-même. Pas avant. Pas à la place. La formule a l'air simple. Elle trace pourtant une frontière que tout le marché du bien-être s'emploie à brouiller, parce que sa rentabilité dépend précisément de ce brouillage : un client qui comprend que son angoisse a des causes politiques est un client qui risque de se syndiquer au lieu de renouveler son abonnement.

Ce retournement change la portée de la critique. Il interdit les deux paresses symétriques : celle qui ricane du yoga au nom de la lutte, et celle qui médite au nom de rien. La révolution intérieure et la révolution extérieure ne sont pas deux projets rivaux qui se disputeraient notre temps. Quand on les sépare, chacune meurt de sa belle mort : la première en marchandise, la seconde en brutalité.


  1. Happycratie (2018), d'Edgar Cabanas et Eva Illouz, analyse comment la psychologie positive et l'industrie du bonheur transforment une exigence politique en devoir individuel de s'améliorer.

Ce que le piège détruit

Ce que ce dispositif coûte, au-delà des individus qu'il use, Byung-Chul Han l'a nommé mieux que personne : il détruit l'écoute.

Dans L'expulsion de l'autre, Han décrit l'écoute comme tout sauf une passivité6. Écouter, écrit-il, est un don qui aide l'autre à prendre la parole, qui lui ouvre un espace où son altérité peut exister. L'écoute précède la parole. La formule semble poétique, elle est littéralement physiologique : personne ne peut élaborer, se raconter, penser à voix haute, tant que son corps n'a pas détecté chez l'autre les signes de la sécurité. L'écoute véritable est le signal que le château attend pour ouvrir ses portes. Elle est le geste par lequel un système nerveux dit à un autre : ici, tu peux déposer les armes.

Or ce geste demande exactement ce que le piège confisque : du temps improductif, une attention non évaluative, un corps régulé capable de prêter sa stabilité. Un salarié en flux tendu n'écoute pas, il attend son tour de parler. Un parent épuisé n'écoute pas, il gère. Une société d'individus en survie peut échanger des volumes d'information vertigineux sans que personne n'y soit jamais entendu. Han distingue les connexions, qui transportent des données, des relations, qui transforment ceux qu'elles lient. Le numérique nous a couverts de connexions au moment précis où nos physiologies perdaient les moyens de la relation. Ce n'est pas une coïncidence, c'est une substitution.

La suite du raisonnement de Han est la plus politique. Quand l'écoute disparaît, la souffrance se privatise. Chacun porte la sienne comme un dossier personnel, à traiter par les moyens du bord ou du marché. Plus rien ne relie ma fatigue à la tienne, mon angoisse à la tienne, et cette déliaison est une aubaine pour l'ordre établi : des souffrances qui ne se reconnaissent pas entre elles ne s'additionnent jamais en colère commune. La politisation, rappelle Han, exige le passage du privé au public. Une population qui n'a plus les moyens physiologiques de s'écouter est une population dont les souffrances restent éternellement privées. Le piège ne se contente pas d'être rentable. Il est pacificateur, au sens le plus glacial du terme.

Ce que le marché vend, c'est du calme, un réglage du corps, un état qui se loge dans un organisme et s'y contente de lui-même. Ce qu'il fait miroiter, c'est la paix, et la paix est d'une autre nature : elle n'existe qu'entre plusieurs, elle est un état du lien, jamais d'un seul système nerveux. On peut être calme et parfaitement seul ; on ne peut pas être en paix tout seul, la formule n'a pas de sens. « Trouve la paix intérieure », dit l'offre, quand elle ne peut au mieux te vendre qu'un calme privé et provisoire. Le glissement d'un mot à l'autre est toute l'escroquerie : il fait croire qu'un ajustement de soi tient lieu de réconciliation avec les autres, alors qu'il en dispense. Le calme apaise le corps ; seule la paix répare le monde, et elle ne se vend pas, parce qu'elle ne s'obtient qu'ensemble.


  1. L'expulsion de l'autre, du philosophe Byung-Chul Han, soutient que la société contemporaine efface l'altérité au profit du même, et que l'écoute véritable, en tant qu'accueil de l'autre, y devient une pratique presque subversive.

Ce que le piège fabrique

Tout ce qui précède concerne des adultes, des systèmes nerveux achevés que le dispositif use et isole. Vient le maillon d'après : celui dont le système nerveux se construit à l'intérieur du dispositif.

Un enfant n'apprend pas la relation dans les discours. Il l'apprend dans les corps qui l'entourent, par imprégnation, mille fois par jour, bien avant le langage. La disponibilité ou la tension d'un adulte, la qualité de son regard, le temps qu'il accorde ou qu'il compte : tout cela s'incorpore et devient, à force de répétition, le réglage par défaut de ce que l'enfant attendra d'une relation. Le Singe-Graveur7 fait son travail sans juger la matière qu'on lui donne. Il encode ce qui se répète.

Que grave-t-il, alors, chez un enfant qui grandit entouré d'adultes en activation chronique, dans un monde qui classe, note, compare et presse ? Il grave que l'attention se mérite. Que la valeur se prouve. Que l'autre est d'abord un rival ou un juge. Que la vitesse prime sur la présence. L'enfant qu'on élève dans un bain de concurrence n'apprend pas la compétition comme une matière scolaire, il l'absorbe comme un climat, et ce climat devient sa façon spontanée d'entrer en relation. La domination n'a même pas besoin d'être enseignée. Il suffit qu'elle soit respirée.

C'est ici que la boucle se referme, et c'est la partie du tableau que je trouve la plus grave. Le piège ne se contente pas de tenir la génération présente. Il fabrique celle qui le trouvera naturel. Des adultes dysrégulés élèvent des enfants qui incorporent la dysrégulation comme norme relationnelle, et qui deviendront des adultes pour qui la concurrence de tous contre tous aura la solidité de l'évidence, puisqu'elle sera inscrite dans leurs réflexes avant d'être une opinion dans leur tête. Et j'insiste sur un point : ces adultes aiment leurs enfants. L'amour et la domination ne s'excluent pas, ils cohabitent confortablement dans les mêmes gestes pressés, les mêmes « dépêche-toi », les mêmes attentions distraites. Personne ne veut transmettre le piège. On le transmet quand même, par le corps, parce que le corps n'a pas le choix des matériaux dont il dispose.

Un mot, ici, pour le parent qui se reconnaît et sent monter la culpabilité, car elle serait la pire des lectures de ce qui précède. La recherche sur les interactions précoces, celle d'Edward Tronick8, que Catherine Gueguen et Isabelle Filliozat ont fait connaître en France, a établi quelque chose de profondément rassurant : dans les familles ordinaires, y compris les plus aimantes, parent et enfant ne sont réellement accordés qu'environ un tiers du temps. Un tiers. Le reste est fait de ratés, de décalages, de moments où l'on est ailleurs. Et ces enfants vont bien, parce que ce qui construit la sécurité intérieure d'un enfant n'a jamais été la perfection de l'accordage. C'est l'expérience, répétée, que les ruptures se rattrapent. Tronick appelle cela la « réparation » : le parent qui revient, qui reconnaît son erreur, qui s'excuse, qui prend en compte le besoin qu'il avait manqué. Chaque fois que ce geste a lieu, l'enfant engrange une conviction qui vaut tous les accordages parfaits : le lien abîmé peut se rétablir, et j'ai le pouvoir d'y contribuer. Un enfant n'a besoin ni d'un parent régulé en permanence ni d'une enfance sans accroc. Il a besoin d'adultes faillibles qui reviennent.

Ce seuil d'un tiers redonne au parent une marge que le discours de la perfection éducative lui avait volée, et l'on remarquera, au passage, qui la lui avait volée : le même marché, qui vend la parentalité optimale comme il vend le reste. Mais ce seuil ne referme pas la question politique, il la précise. Car revenir vers l'enfant, reconnaître, s'excuser, cela demande exactement les ressources que le piège confisque : trois minutes qui n'appartiennent à personne, un reste d'énergie en fin de journée, un peu de cet espace intérieur où l'on peut se voir faire. Le tiers suffisant est à la portée de presque tous les parents. Encore faut-il que le système leur laisse de quoi l'habiter.


  1. Dans la même série, le Singe porte le désir et l'élan ; sa facette Graveur inscrit dans le striatum les gestes relationnels que l'on répète, jusqu'à en faire des automatismes.
  2. Edward Tronick est psychologue du développement, connu pour l'expérience du « visage impassible » (still face). Ses travaux montrent que le lien parent-enfant se construit moins par un accord parfait que par le cycle constant de la rupture et de sa réparation.

L'espace

Viktor Frankl, à qui l'on attribue la formule, disait qu'entre le stimulus et la réponse il existe un espace, et que dans cet espace loge notre liberté9. Le Traité s'est construit sur cette conviction, et rien dans ce qui précède ne l'annule. L'espace existe toujours. La vitesse, l'épuisement, la peur en bloquent l'accès, ils ne le ferment pas.

Mais l'honnêteté oblige à finir sur la question que cette formule, prise seule, permet d'esquiver. Si l'espace existe pour tous et que son accès est socialement distribué, si les uns peuvent se payer quatre jours pour le retrouver pendant que les autres n'en ont jamais entendu parler, alors la liberté intérieure elle-même a une histoire de classe.

Et la question du blocage admet des réponses précises, sans qu'aucun conseil d'administration n'ait eu à les décider. Un consommateur en activation achète plus : l'impulsion est un état du corps avant d'être un trait de caractère, et tout le commerce en ligne est réglé sur elle. Un salarié épuisé ne s'organise pas : s'organiser demande ce qui lui manque, du temps, de la confiance, de l'énergie disponible pour autre chose que tenir. Et l'économie de l'attention monétise directement l'espace bloqué : chaque minute où l'on aurait pu s'entendre penser est une minute captable, capturée, revendue à l'encart près. Deux industries au moins vivent de ce que cet espace reste fermé, et tout employeur en profite sans avoir rien demandé. Alors, qui gagne à ce que des millions de gens vivent trop vite pour s'entendre penser, trop épuisés pour s'écouter, trop isolés pour additionner leurs colères ? La réponse n'a rien d'occulte. Elle est cotée en bourse.

Le jour où cette question aura une réponse commune, le stage à 890 euros aura beaucoup moins de clients. En attendant, chacun respire comme il peut.


  1. La formule (« entre le stimulus et la réponse, il y a un espace ») est communément attribuée à Viktor Frankl, psychiatre et survivant des camps, auteur de Découvrir un sens à sa vie, bien qu'elle n'apparaisse sous cette forme dans aucun de ses écrits.

Cet article s'inscrit dans le Traité de Politique Intérieure, une série d'essais qui explore les mécanismes du système nerveux à toutes les échelles, de l'intime au politique. La notion de capital empathique inégalement distribué, centrale ici, vient du dialogue avec Samah Karaki qui a précisé le cadre du Traité.

Changer le monde passe par se changer soi-même. Pas avant. Pas à la place.

Si ce texte t'a parlé, partage-le à quelqu'un pour qui il pourrait résonner. Et si tu veux recevoir les prochains articles directement, la newsletter est par ici.

Commentaires

Pour laisser un commentaire, connectez-vous ou créez un compte.

Aucun commentaire pour le moment.