Armer ou anxiéter

Transmission consciente dans un monde qui regarde ailleurs

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Armer ou anxiéter

Cet article reprend et prolonge deux textes publiés en mars 2025 : Éducation à la vie affective et relationnelle à l'école maternelle et Deux poids, deux mesures. Un an a suffi pour que ce qui était hypothèse devienne fait.


Pendant deux ans, mon fils a fréquenté un jardin d'enfant associatif dans un village de cent quarante habitants. Pédagogie Montessori-Freinet, une poignée d'enfants, des adultes qu'on connaissait par leur prénom. Un environnement où on pouvait, si on voulait, presque tout contrôler.

Puis on a déménagé. Et sa mère et moi — séparés, avec les frictions que ça suppose, mais accordés sur l'essentiel pour lui — on a dû faire un choix qu'on ne pouvait pas entièrement maîtriser : l'inscrire en grande section dans l'école publique du bourg. On a fait ce que font tous les parents dans ce cas. On s'est renseigné auprès d'autres familles. On a écouté ce que les gens disaient de la maîtresse. On a cherché des signaux rassurants. Et puis, à un moment, on a lâché prise — parce qu'on n'avait pas le choix, et parce que c'est aussi ça, faire confiance à quelque chose de plus grand que soi.

Ce que je ressentais ce matin de rentrée, en regardant les portes se refermer sur lui, c'est quelque chose que je connais mieux maintenant. Ce n'était pas de la paranoïa. C'était l'Éléphant qui fouillait dans ses archives, et le Chien qui scrutait les angles morts.


Quelques mots sur ce vocabulaire, parce que ce texte va s'en servir.

Dans le Traité de Politique Intérieure, je travaille avec cinq figures — cinq Gardiens — qui correspondent à des systèmes cérébraux réels. Le Chien (l'amygdale) détecte les menaces et déclenche l'alarme. La Tortue (le système vagal dorsal) se retire quand l'énergie manque. Le Singe (le striatum) court après la récompense immédiate. L'Éléphant (l'hippocampe) garde la mémoire, l'histoire, les archives familiales. Le Hibou (le cortex préfrontal) tente de voir plus loin, de délibérer, de choisir. Ces cinq Gardiens ne sont pas des métaphores décoratives. Ce sont des façons de lire ce qui se passe en nous — et, à plus grande échelle, dans nos institutions. Parce que ce qui se joue dans un système nerveux se joue aussi dans un groupe, une administration, un corps politique. Les mêmes mécanismes, les mêmes pièges, les mêmes possibilités.


La question posée debout devant les portes de l'école n'a pas de réponse propre.

Ce qu'on sait, en revanche, c'est ce que les chiffres disent depuis des années, sans que grand monde ne veuille vraiment les regarder en face. La Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants l'a posé noir sur blanc : une personne sur cinq a subi des violences sexuelles avant ses dix-huit ans.

Prenons une réunion de parents d'élèves. Trente personnes autour d'une table. Statistiquement, six d'entre elles ont été victimes enfants. Plusieurs sans avoir jamais eu les mots pour le nommer. Certaines avec des fragments de mémoire que l'Éléphant a rangés très loin, dans les caves du château, là où on n'éclaire pas souvent. Et là, dans cette même salle, on discute des sorties scolaires et du financement de la coopérative.

C'est là que la bifurcation commence, et elle est réelle. Comment parler du danger sans transmettre la peur ? Comment armer un enfant sans lui faire croire que le monde est un piège permanent ? Comment lui donner les mots pour signaler ce qui ne va pas, sans en faire un enfant qui ne peut plus traverser un couloir sereinement ? Cette tension n'a pas de solution propre. Elle se rejoue à chaque génération, dans chaque famille, avec les ressources qu'on a — ou qu'on n'a pas reçues.

Et les ressources, précisément, sont au cœur du problème.


Depuis 2001, la loi impose trois séances annuelles d'éducation à la vie affective et relationnelle dans chaque établissement scolaire, de la maternelle au lycée. Vingt-quatre ans de prescription légale. Le bilan, avant 2025, était accablant : seulement 6 % des collégiens et lycéens avaient bénéficié des trois séances prévues. 70 % n'avaient jamais été sensibilisés à la notion de consentement dans leur établissement. En moyenne, un élève recevait 2,7 séances sur toute sa scolarité, au lieu des 21 minimum prévus par la loi.

L'UNICEF et les Nations Unies le disent depuis longtemps : une éducation affective de qualité, adaptée à l'âge, réduit les risques de violence et d'abus. Dès cinq ans, les enfants peuvent apprendre à reconnaître un comportement inapproprié, à dire non, à identifier un adulte de confiance. Ce n'est pas une question idéologique. C'est une question de sécurité neurologique, au sens le plus littéral du terme : donner à un système nerveux les repères dont il a besoin pour réagir juste quand quelque chose ne va pas.

En février 2025, le ministère de l'Éducation nationale a enfin publié un programme national — adopté par le Conseil supérieur de l'éducation, validé par le Conseil d'État. Obligatoire à la rentrée de septembre 2025, dans le public comme dans le privé sous contrat. Le Hibou collectif avait donc mis vingt-quatre ans à écrire le texte.

Ce que le Hibou ne contrôle pas, c'est ce qui se passe autour de lui.


Au même moment, en février 2025, l'affaire Bétharram devenait nationale.

Un établissement catholique des Pyrénées-Atlantiques. Près de 250 plaintes pour violences physiques et sexuelles commises entre les années 1950 et les années 2000. Quinze prêtres mis en cause, dont quatorze déjà décédés. Trois plaintes seulement ont échappé à la prescription. Le reste est englouti.

Ce qui a explosé, en plus des faits eux-mêmes, c'est la chaîne de silence qui les avait rendus possibles. Dès 1993, des signaux d'alerte remontaient aux autorités. Une inspection avait eu lieu en 1996 — une seule journée, un rapport de quatre pages, qui validait la version de l'établissement. La commission parlementaire d'enquête, rendue publique le 2 juillet 2025, a relevé un "ensemble de la chaîne des pouvoirs publics qui, par ses défaillances voire ses complicités, a laissé ces violences se perpétuer, empêchant toute réparation judiciaire." Six cent douze pages. Cinquante recommandations.

La commission a aussi ouvert la question des responsabilités politiques. Mediapart avait révélé que François Bayrou, alors ministre de l'Éducation nationale entre 1993 et 1997, était intervenu auprès d'un juge d'instruction pour défendre l'établissement après la plainte d'un parent dont l'enfant avait eu le tympan perforé par une gifle. Bayrou avait d'abord nié toute connaissance du dossier, avant d'admettre avoir été informé via la presse. Le rapporteur Paul Vannier a demandé des poursuites pour mensonge à la représentation nationale. La demande a été rejetée — par la présidente de la commission d'enquête, puis par la présidente de l'Assemblée nationale.

Dès le 15 février 2025, Bayrou avait promis la création d'un fonds d'indemnisation pour les victimes. Au 2 juillet 2025, à la conférence de presse de présentation du rapport, Alain Esquerre, porte-parole du collectif de Bétharram, a constaté publiquement : "Nous n'avons toujours rien."

Une proposition de loi transpartisane — co-signée par Vannier (LFI) et Spillebout (Renaissance) — a été déposée le 28 janvier 2026. Elle reprend une trentaine des cinquante recommandations. Elle attend d'être inscrite à l'ordre du jour de l'hémicycle. La semaine du 7 avril est évoquée. Rien n'est confirmé. L'Éléphant institutionnel avance, mais à son rythme. Les victimes, elles, ont des corps qui n'attendent pas.


Bétharram est un scandale national. Ce qui s'est passé en Drôme, au même moment, est plus discret — et révèle peut-être davantage.

Le 14 avril 2025, la majorité de droite du Conseil départemental votait la fermeture de ses sept centres de santé sexuelle. Plus de 20 000 signatures de pétition, une mobilisation de plusieurs mois, l'Ordre des médecins contre, l'opposition vent debout. Rien n'y a fait. Les centres ont fermé au 1er juillet 2025. Les subventions au Planning familial ont été réduites de 20 %. Ce sont des centaines d'heures d'animations en collèges et lycées du département qui ont dû être annulées — précisément dans l'année où le programme EVARS entrait en vigueur.

L'argument avancé : des contraintes budgétaires. Le département respecte ses obligations légales, à la lettre. Ce que ce calcul ne comptabilise pas : une femme qui marchait quarante-cinq minutes avec sa canne pour rejoindre le CSS de sa commune, et qui doit désormais prévoir une journée entière de transport pour Valence. Un accès anonyme à la contraception pour des adolescents dans des villages de montagne. Des délais d'IVG qui risquent de dépasser le cadre légal dans un département dont la maternité de Die est fermée depuis 2017.

Le Singe a fait ses calculs. Il a vu l'économie visible. Le coût invisible, différé, humain, lui échappe — c'est sa nature : le court-terme qui dévore le long. La Tortue, elle, s'est retirée derrière la carapace des chiffres réglementaires. Pas de mauvaise foi, un mécanisme : la carapace préserve ceux qui décident des conséquences de leurs décisions.

Le Hibou national écrit des programmes. Le Hibou local ferme les structures qui permettaient de les faire vivre.


Ce que tout cela dessine, vu depuis la question posée debout devant les portes de l'école, c'est une équation qui ne tient pas.

Un programme national d'éducation au consentement, enfin, après vingt-quatre ans de loi ignorée. Une commission parlementaire sérieuse, six cent douze pages, cinquante recommandations. Une proposition de loi transpartisane qui attend d'être votée. Et le Chien collectif qui, pendant les débats de 2024 sur le programme EVARS, aboyait contre "l'idéologie du genre" — avant d'avoir ouvert le texte — au moment précis où les archives institutionnelles s'ouvraient sur un siècle de violences couvertes et prescrites.

On peut tenir ces observations ensemble sans chercher à les aplatir. Des parents ont des inquiétudes légitimes sur ce qui est enseigné à leurs enfants. Ces mêmes enfants sont statistiquement plus en danger dans les espaces où l'on n'enseigne rien.

Mais ce que l'institution ne peut pas faire à notre place, c'est regarder ce que nous portons.

Cette salle de réunion avec ses trente parents. Six victimes, statistiquement. Plusieurs sans jamais avoir parlé. Dont certaines transmettront à leurs enfants, non pas par malveillance, mais parce qu'on ne transmet bien que ce qu'on a reçu — et que le silence, lui aussi, se transmet. Que les mots qu'on n'a pas eus, on ne peut pas les donner.

Qu'est-ce que l'Éléphant porte, dans notre propre château, sur ce sujet ? Quels silences hérités, quelles pudeurs apprises, quels mots qu'on n'a pas reçus et qu'on ne sait donc pas donner ? Pas pour culpabiliser. Pour voir. Parce que voir, c'est le début de la transmission consciente — celle qu'on choisit, plutôt que celle qui se répète.

Quand je repense à ce matin de rentrée, à ce qu'on avait fait pour se rassurer — les témoignages d'autres parents, le sourire de la maîtresse, les conversations à deux avec sa mère malgré nos tensions — je me dis qu'on avait fait ce qu'on pouvait. Et qu'à un moment, on avait lâché. Parce qu'on ne peut pas tout contrôler, et parce que nos enfants ont aussi besoin qu'on leur fasse confiance dans ce lâcher.

Ce lâcher est plus léger quand les institutions font leur travail. Il est plus lourd quand elles ferment les structures qui permettent de le faire, et plus lourd encore quand elles laissent des victimes attendre un fonds d'indemnisation promis il y a plus d'un an.

La question reste posée debout. Elle ne se résout pas ce soir. Mais elle mérite qu'on cesse de la regarder de loin.


Cet article s'inscrit dans le cadre du Traité de Politique Intérieure, une série d'essais qui explore les mécanismes du système nerveux à toutes les échelles, de l'intime au politique. Si la question de la transmission t'a parlé, tu trouveras ses dimensions neurobiologiques dans Ce que nos ancêtres ont laissé dans nos corps, et sa face collective dans Résistance.

Parce que changer le monde passe par se changer soi-même.

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