Il y a un article qui tourne dans ma tête depuis que je l'ai lu. Une clinicienne qui tombe le masque, qui raconte son errance diagnostique, ses tsunamis hormonaux, la libération étrange de se trouver un nom. Je lis, je reconnais quelque chose, je ne sais pas quoi exactement. Pas les détails. Le mouvement.
Ce mouvement-là, je le connais depuis longtemps.
Enfant, j'avais une conviction discrète, un peu honteuse, que je ne partageais avec personne : les extraterrestres finiraient par me retrouver. Ils m'avaient égaré ici, sur cette planète où les codes m'échappaient légèrement, où les gens semblaient fonctionner avec un manuel que je n'avais pas reçu. Un jour, ils viendraient me ramener à la maison. Je les attendais sans y croire vraiment, mais l'image revenait, tenace, presque réconfortante.
Je n'avais pas les mots pour dire ce que cette image disait à ma place : je ne suis pas tout à fait d'ici.
Ce sentiment a cherché des noms au fil des années. L'ésotérisme, un moment, a semblé tenir la route. Il offrait un cadre, une cosmologie, la possibilité que ma façon d'être au monde soit une singularité choisie plutôt qu'un dysfonctionnement. Soulagé. Puis, doucement, toujours au même point.
La neurobiologie a pris le relais. Les Gardiens, le château, la gouvernance intérieure. Une carte plus précise, ancrée dans quelque chose de vérifiable. Cette carte m'a beaucoup donné. Elle me donne encore. Mais une carte n'est pas une réponse à la question de fond. Elle est une façon de mieux s'orienter dans un territoire qu'on n'a pas choisi.
Et la question de fond, elle, ne bouge pas : pourquoi est-ce que le monde tel qu'il est ne me correspond pas tout à fait ?
Je n'ai jamais fait de bilan neuropsychologique. L'idée m'a traversé, chaque fois avec la même résistance : j'aurais l'impression de me mettre dans une case. De réduire quelque chose de vaste et de mouvant à une étiquette clinique. Et puis les témoignages de gens qui ont fait ce chemin parlent souvent d'une libération. D'un "enfin". D'un mot qui remet les choses à l'endroit.
Je ne sais pas si ce mot m'attend quelque part. Je ne suis pas sûr de vouloir le chercher.
Ce que je sais, c'est que pendant longtemps, j'ai voulu être compris. Compris de l'intérieur, pas seulement suivi. Compris dans cette façon particulière de traiter le monde, de le saturer de sens, de rater des codes que d'autres absorbent sans y penser. Compris dans la vitesse avec laquelle je passe de l'enthousiasme à l'épuisement, dans ma difficulté à habiter certains espaces sociaux sans un effort que les autres semblent ne pas fournir.
À force de ne pas me sentir compris, je me suis retrouvé isolé. Pas brutalement. Par accumulation. La fatigue de devoir traduire en permanence ce que je voulais dire dans une langue que les autres pouvaient recevoir. Le retrait, d'abord stratégique, puis habitude. L'isolement comme solution par défaut.
Et une fois isolé, quelque chose a changé dans la demande. Je ne voulais plus seulement être compris. Je voulais être vu.
Il y a une distance entre les deux qu'on ne mesure vraiment qu'après l'avoir traversée.
Être compris, c'est espérer que l'autre saisit ce qu'on dit. Être vu, c'est espérer que l'autre aperçoit ce qu'on est. La première demande s'adresse aux mots. La seconde s'adresse à quelque chose d'antérieur au langage, quelque chose qui précède la phrase et lui survit.
C'est depuis ce silence-là que j'ai commencé à écrire. Pas pour rompre l'isolement, je savais que ça ne marche pas comme ça. Mais pour laisser une trace de ce qui existait avant que les mots le traduisent. Écrire pour être compris avant l'isolement. Publier pour être vu avant de disparaître dans le silence. Chaque article est, quelque part, une bouteille jetée depuis ce point de départ : est-ce que quelqu'un vit ça de la même façon ? Est-ce que ce que je dis résonne, pas seulement comme une idée intéressante, mais comme une reconnaissance ?
Ce qui me trouble dans les témoignages de gens qui ont reçu un diagnostic tardif, c'est précisément ça. Ils ne parlent pas d'une case. Ils parlent d'une reconnaissance. Le mot "enfin" n'est pas le soulagement d'avoir un nom. C'est le soulagement de ne plus être seul à voir ce que personne d'autre ne semblait voir.
Mon fils a six ans. Je me demande parfois si je le vois, lui. Ou si je me vois en lui.
Peut-être les deux, et peut-être que ce n'est pas un problème. La transmission la plus honnête est peut-être celle-là : pas transmettre ce qu'on a résolu, mais transmettre ce qu'on a appris à habiter. Lui montrer qu'on peut traverser une vie entière avec le sentiment de parler une langue légèrement décalée, et en faire quelque chose. Pas une souffrance à guérir. Une façon d'être au monde qui a ses propres ressources.
La question qui me traverse pour lui, je la reconnais maintenant comme la mienne : est-ce qu'il trouvera sa place ? Pas dans l'abstraction. Ici, dans les jours ordinaires, avec les gens qui l'entourent.
Je ne suis pas sûr que le bilan soit nécessaire. Je ne suis pas sûr non plus qu'il ne le soit pas.
Ce qui me reste de cette question, pour l'instant, c'est ceci : j'ai passé des années à construire une carte de ma vie intérieure pour ne pas avoir besoin des catégories cliniques. Et voilà que les catégories cliniques me rattrapent et me parlent. Non pas comme une case, mais comme un miroir possible.
Peut-être que nommer change quelque chose. Peut-être qu'on revient toujours au même point, mais avec une carte un peu plus précise. Et peut-être que c'est suffisant pour avancer encore un peu, en attendant que les extraterrestres se décident.
Ce texte n'est pas tout à fait dans la ligne habituelle du blog — pas de Gardien nommé, pas de mécanisme à décortiquer. Juste la question de fond, tenue ouverte. Si cette façon d'habiter l'incertitude t'a parlé, tu trouveras une veine proche dans Bonjour Julien, et une autre entrée sur la transmission dans Ce que nos ancêtres ont laissé dans nos corps.
Parce que changer le monde passe par se changer soi-même.
Si ce texte a résonné pour toi, partage-le à quelqu'un qui attend peut-être lui aussi que les extraterrestres se décident. Et si tu veux recevoir les prochains articles directement, la newsletter est par ici.

Pour laisser un commentaire, connectez-vous ou créez un compte.