Enfin tranquilles

Ce que nos blagues de parents installent sans que personne l'ait décidé.

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Enfin tranquilles

Dimanche après-midi à la Guinguette de Ballons. Je suis de permanence sur l'exposition, la vallée est calme, le snack tourne au ralenti. Un journal traîne sur une table, un Monde de la mi-juin, vieux d'un mois déjà, froissé par d'autres mains. Je l'ouvre au hasard. Cahier « L'époque », chronique « Darons daronnes » : « Pourquoi nous plaignons-nous autant de nos enfants ? »

Je lis. Et je me reconnais.

Les témoignages défilent, Laurence, Céline, Mathias, et chaque phrase pourrait sortir de ma bouche. Le soupir du soir quand les enfants sont couchés. L'humour du ras-le-bol partagé entre adultes. Le « enfin tranquilles ! » lâché comme on pose un sac trop lourd. Je connais ce registre de l'intérieur. Je le pratique. Il me fait rire, il crée du lien, il fait partie des codes.


Romain Delès, sociologue à l'université de Bordeaux, a vécu six mois en Suède avec son jeune fils. Pour créer du lien, il a fait ce que nous faisons tous : des blagues de parent. Et nous connaissons tous aussi l'instant où une blague tombe à plat. Le silence poli, le sourire qui ne vient pas, la conversation qui reprend un ton au-dessus. Delès a vécu cet instant en série. Ses anecdotes d'enfants insupportables, ce fonds inépuisable qui fait mouche à n'importe quel apéro français, ne faisaient pas rire les Suédois. Elles les gênaient.

Le raté de sociabilité est devenu objet de recherche. De retour en France, Delès a interrogé seize parents suédois et vingt-deux parents français sur leurs pratiques éducatives et leur rapport au rôle parental. Le résultat tient en deux constats. En France, la plainte parentale est un rituel social à part entière : elle a ses lieux, l'apéro, son ton, l'auto-dérision fatiguée, ses formules consacrées, et la pression joue même à l'envers, celui qui ne s'y adonne pas passe vite pour un vantard ou un naïf. En Suède, le même registre est un tabou, presque disqualifiant. Non par sentimentalisme : l'enfant y est considéré, selon les termes que relève Delès, comme un être « compétent et sensé », membre à part entière du groupe.

Deux sociétés européennes comparables, deux statuts de l'enfant. Ce que l'une ritualise, l'autre le rend impensable.


La lecture m'amuse, et l'amusement ne me quitte pas quand le fond se durcit. Les deux vont ensemble, dès le début. La maquette du journal a mis le passage central en exergue, en grosses lettres grises : ce qui nous autorise à traiter nos enfants « de trolls », c'est la conviction qu'ils n'appartiennent pas au même groupe humain que nous. Et cette mise à l'écart d'un groupe hors de l'humanité commune y est nommée « mécanisme de base des discriminations ». Un sociologue, dans la chronique grand public d'un quotidien national, range ainsi la manière ordinaire, affectueuse, parfaitement banale dont nous parlons de nos enfants dans la même famille que toutes les dominations. La professeure des écoles Lolita Rivé, citée par Clara Georges dans la même chronique, parle du « statut subalterne » de l'enfant dans notre société.

Cette mise à l'écart, je travaille dessus depuis des mois : l'adultisme. Le mot est encore rare en France ; il désigne le système de domination de l'adulte sur l'enfant. Je l'ai reconnu aux premières lignes. Si je souris, c'est d'autre chose : une forme d'auto-compassion, la douceur étrange de voir nommé, chez moi et chez mes compatriotes, un rouage que je n'avais pas identifié aussi nettement.

Les parents interrogés vivent le même trouble. L'un raconte avoir abandonné le mot « trolls » après avoir vu le mécanisme. Un autre décrit le vertige de réaliser qu'il parlait de son fils comme il ne parlerait d'aucun adulte. Aucun ne se vivait comme maltraitant, et aucun ne l'était au sens où on l'entend d'ordinaire. C'est la banalité qui fait l'objet.

Derrière ces témoignages, j'entends d'autres voix, plus anciennes. Celles des adultes qui balaient d'un revers de main : « c'est pas si grave », « j'en suis pas mort ». La plainte d'apéro et la minimisation rétrospective parlent la même langue : celle qui tient l'expérience de l'enfant hors du champ.

Le mot lui-même mérite un arrêt. Le troll vient du folklore scandinave : une créature de la forêt et de la pierre, qui vit hors du village des hommes. Pour nommer nos enfants, nous avons choisi un être qui n'appartient pas à l'humanité. Le vocabulaire fait très exactement ce que le sociologue décrit.


Trente-huit parents interrogés, deux pays : l'échantillon est minuscule, et le tabou suédois pourrait n'être qu'une norme de politesse, une pudeur de façade posée sur des exaspérations identiques aux nôtres. Mais ce serait supposer qu'une norme de politesse est peu de chose. Ce qu'on peut dire d'un groupe en public, sans choquer personne, mesure la place que la société lui accorde. Et en Suède, les mœurs et les institutions disent la même chose : l'école, les politiques familiales, ces structures ouvertes parents-enfants que sont les öppna förskolor portent la conception de l'enfant « compétent et sensé » que le tabou protège dans les conversations. Cette cohérence entre les registres, un petit échantillon ne peut pas la fabriquer.

Ce que Delès démontre alors dépasse le folklore comparatif, et c'est ici que je prolonge sa lecture avec mes propres outils.

Personne, autour d'une table d'apéro, ne décide d'installer un statut subalterne. Personne ne veut dominer qui que ce soit. Il se passe pourtant quelque chose à chaque répétition du rituel. Une formule qui fait rire est une formule récompensée, et une formule récompensée se grave. C'est le travail du striatum, cette structure du cerveau que j'appelle ailleurs le Singe-Graveur : il transforme les comportements répétés en automatismes. Face à d'autres parents, la plainte monte toute seule, disponible, déjà formée. Elle ne demande aucune intention. C'est sa force et c'est le problème.

Et parce que le rituel est collectif, la gravure l'est aussi. Chaque blague validée par les rires autorise la suivante, chez moi et chez les autres. Le mécanisme m'est familier : les blagues racistes ou patriarcales qui circulaient dans mon enfance fonctionnaient exactement ainsi, récompensées par les rires, installées bien avant que quiconque songe à en discuter le contenu. Le Mycélium Social, autre figure de mon bestiaire, nomme le tissu de régulations mutuelles qui nous relie : il propage la formule de table en table, de génération en génération. Ce qui circule ainsi n'est pas une opinion sur les enfants, aucun de nous n'en défendrait le contenu si on le formulait sérieusement. C'est un statut, installé en dessous des opinions, dans les automatismes de langage. Un enfant français grandit au milieu d'adultes dont les rires confirment, mille fois, sur le ton de l'affection, qu'il appartient à un groupe dont on parle comme on ne parlerait d'aucun membre du groupe des adultes.

La comparaison suédoise apporte alors la seule bonne nouvelle qui compte : la gravure est culturelle. Rien de naturel, rien d'inévitable. Deux sociétés voisines, comparables, ont tracé deux chemins différents. Ce qui a été installé par la répétition peut être regravé par une autre répétition. Lentement, sûrement, à l'échelle d'une société comme à l'échelle d'un cerveau.


Retour à la Guinguette. Je repose le journal, le soleil a tourné, quelqu'un commande un café. Rien n'a changé et quelque chose a bougé.

Je sais que la prochaine blague montera toute seule. Le sillon est là, profond, entretenu par des années de rires partagés, et la conscience ne l'efface pas. Mais entre le moment où la formule monte et le moment où elle sort, il existe un espace, et il y a du sens à habiter cet espace. Il me manquait de voir cette gravure-là. Identifiée, elle devient un chantier. Le journal froissé de la Guinguette vient de me montrer sa teneur.

Je ne promets rien. Je ne sais même pas ce que je dirai à la place, la prochaine fois que la fatigue cherchera sa sortie. Car la fatigue, elle, est réelle et légitime : élever des enfants épuise, et les parents ont besoin de le dire, de le partager, d'en rire ensemble. Le chantier n'est pas de se taire. Il est de trouver une langue qui dise l'épuisement sans faire de l'enfant une créature d'un autre village. Cette langue, je ne l'ai pas encore. Les Suédois en ont une, ce qui prouve au moins qu'elle existe.

En attendant, je porte cette empreinte et la responsabilité de ce qu'elle continue d'induire. Chaque formule que je choisis, ou que je laisse sortir toute seule, dépose quelque chose chez ceux qui m'écoutent, enfants compris.

Autant commencer à graver ailleurs.


Romain Delès, Revue des politiques sociales et familiales, n° 156. Relaté par Clara Georges, « Pourquoi nous plaignons-nous autant de nos enfants ? », Le Monde, « L'époque », 14-15 juin 2026.


Cet article prolonge le dossier enfantisme, six articles sur la domination adulte et ce qu'elle fait aux enfants, et au reste de la société. La mécanique de la gravure, elle, se déploie dans Parler à une gravure.

Parce que changer le monde passe par se changer soi-même. Pas avant. Pas à la place.

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