L'audience de nuit
Il est trois heures et l'audience a repris. Elle se tient sur la place du château, entre le puits et les marches du donjon. La lune éclaire par intermittence, quand les nuages veulent bien la laisser faire. Dehors, des loups s'appellent d'une crête à l'autre, un chevreuil aboie dans les taillis, une chouette hulule quelque part au-dessus de la vallée. À l'extérieur, le monde semble calme. Je ne peux m'empêcher d'y voir une menace.
Car mon château se croit assiégé. Tout, à l'intérieur, fonctionne en état de siège : les portes vérifiées deux fois, les torches allumées, les Gardiens sur le qui-vive. Je monte au chemin de ronde pour voir l'ennemi. La plaine est vide. Aucune armée, aucune torche adverse, aucun bélier au pied des murailles. Juste la nuit, et ces appels lointains qui ne me sont pas adressés. La nuit est douce, je suis frigorifié.
Et sur la place, l'audience continue. Je plaide. Je plaide admirablement, d'ailleurs. Le réquisitoire est complet, les pièces sont numérotées, les répliques anticipées. Je prononce des phrases définitives devant des bancs déserts. Personne d'autre que des fantômes et des chimères ne comparaît. L'audience paraît sans fin. Une impression de déjà-vu persiste, au point que je ne crois plus que ce soit seulement une impression.
Un procès qui n'en finit pas
Voilà ce que j'ai fini par comprendre de cette colère qui tourne : elle est un procès qui n'en finit pas. Le tribunal fantôme instruit sans relâche une affaire que personne ne jugera. Il réclame une chose très précise : justice. C'est pour cette raison que la consolation glisse sur lui sans l'atteindre. On me dit "ça va aller", et quelque chose en moi répond que la consolation se trompe de porte : ce que le tribunal attend, c'est la reconnaissance du tort.
Une colère qui a pu se dire s'épuise dans sa prononciation. Une colère interdite devient plaidoirie, et une plaidoirie sans prétoire devient rumination. Le dossier reste ouvert parce qu'aucune audience ne l'a jamais clos.
Chez moi, ce dossier occupe plusieurs places à la fois. L'une d'elles : mon sentiment d'être délégitimé dans ma place de père. Je le dis ainsi, au "je", parce que c'est le seul endroit d'où je peux le dire : je vis une parentalité en alternance comme une amputation à intervalle régulier, et chaque passage de relais rouvre le dossier, et tous les dossiers reliés. On ne fait pas le deuil d'une situation qui recommence tous les quinze jours. Le deuil demande un objet perdu ; ici l'objet revient, repart, revient. Alors le tribunal siège de nouveau, et je plaide de nouveau, et la plaine reste vide.
Cinq Gardiens, aucun juge
Sur la place, cette nuit, les Gardiens sont tous là. Chacun fait exactement son métier, et c'est bien le problème : leurs métiers réunis, sans présidence, composent un tribunal qui tourne à vide.
La Tortue d'abord. C'est elle qui porte le procès : le tribunal ne rend aucune décision, le statu quo est intenable, et elle avance les frais de justice, les réserves du château, le sommeil, la chaleur du corps. Son rôle est de tenir quand même. Elle avance de plus en plus lentement sur les pavés de la place. Il y a des soirs où ses pattes cèdent : c'est la Tortue subie, celle de l'effondrement, celle des vagues qui me couchent puis me regardent me relever. On confond souvent sa fatigue avec de la tristesse pure. Je crois maintenant que sa fatigue est le poids d'une colère qu'elle finance depuis des années. La garde tourne, certes : parfois la colère se poste devant la tristesse, parfois la tristesse devant la colère, et certaines nuits chacune protège l'autre. Mais cette nuit, elle ne pleure pas une perte. Elle plie sous une charge.
Le Chien, lui, a repéré la menace depuis longtemps. Il tire sur sa chaîne, il veut aboyer. On lui a passé une muselière. Elle est invisible, on la devine à peine dans la pénombre, mais il la porte, sanglée serré : trop dangereux d'aboyer ici, on n'aboie pas quand le lien est en jeu. Et la muselière, c'est moi qui la maintiens : ce qui dort sous l'aboiement ne connaît pas la mesure ; réveillé, il ne choisirait pas ses cibles. Alors il se tait, et son silence fermente. Un Chien muselé finit par rêver de mordre : tout ce qui ne trouve pas de sortie en voix se cherche une sortie en crocs. Il grogne bas, en continu, et ce grondement de fond, je le prends parfois pour mon humeur.
Le Singe s'est fait avocat. Il bondit d'un argument à l'autre, cherche la phrase qui terrasserait l'adversaire, et la trouve, chaque nuit, toujours la même. À force de plaider la même cause, il l'a gravée : la plaidoirie se lance désormais toute seule, au premier mot, et sa fougue d'improvisateur récite un texte appris depuis des années. Il disperse d'ailleurs sa propre défense à force de tout plaider en même temps, trois dossiers, dix arguments, aucune ligne. Il se prend les murs du prétoire, et repart.
Et puis il y a l'Éléphant. Lui travaille par vagues, comme la mer qu'il déclenche. Entre deux, il me laisse en paix, et je crois l'affaire classée. Puis quelque chose, un mot, une date, un passage de relais, le ramène au greffe, et je le retrouve en train de ressortir les cartons. Son métier, je le connais par cœur, et le connaître ne l'empêche en rien de l'exercer : l'Éléphant est le greffier du tribunal. Sa mémoire est immense, mais elle ne classe pas par dates : elle classe par ressemblances. Quand une pièce nouvelle arrive au greffe, il la range avec toutes celles qui lui ressemblent. Une délégitimation d'aujourd'hui rejoint le carton des délégitimations de toujours. Si bien que les dossiers s'agrafent entre eux. Dans l'affaire de ma place de père, je retrouve des pièces qui n'y appartiennent pas : la mère que j'aurais voulu avoir et que je n'aurai jamais, le père que je n'ai jamais eu et qui ne comparaîtra nulle part. Et le greffe agrafe jusqu'aux deux mères entre elles, celle que j'espérais enfant et celle de mon fils : deux affaires que rien ne relie, rangées dans le même carton parce que l'étiquette porte le même mot. Trois procès distincts, un seul prétoire, un greffier consciencieux qui mélange les chemises. Je plaide trois affaires à la fois en croyant n'en plaider qu'une. Aucune n'avance, puisque chaque audience convoque les trois.
Le Hibou, enfin. Son métier est le conseil : éclairer une affaire, une seule, et souffler à la présidence ce qu'il y voit. On lui demande pourtant autre chose : présider, arbitrer, éclairer toute la place à la fois. Alors il tourne la tête, très loin, presque un tour complet, cherchant dans la nuit une direction où poser le regard. Il voit tout, comprend tout, n'éclaire plus rien.
Cinq conseils, cinq programmes. Faute de juge, chaque avis enfle jusqu'à se prendre pour une politique : la Tortue ne conserve plus, elle propose de fermer le château ; le Chien ne signale plus, il propose de mordre ; le Singe propose de plaider plus vite, l'Éléphant de rouvrir toutes les archives, le Hibou de comprendre davantage. Aucun n'a tort sur son terrain. Tous ont tort sur l'ensemble, et personne ne tranche.
Audiences séparées
Le changement vient, et revient, entre chaque vague. Quand la vague se retire, un espace se rouvre, étroit, quelques minutes parfois. C'est dans cet espace qu'une voix change, la mienne : "ça plaide en moi" devient "j'instruis". La vague suivante l'emportera peut-être. L'espace, lui, se rouvre toujours.
Le Hibou retrouve alors son poste. Conseiller, c'est son métier, et son conseil tient en une phrase, toujours la même : les dossiers sont mélangés, il faut les désagrafer. Instruire une affaire à la fois. Rendre à chacune sa juste charge.
Alors j'ouvre des audiences séparées. Concrètement : j'écris. Le plaidoyer complet, injuste, excessif, destiné à une salle de papier, mais un dossier à la fois. Une plaidoirie pour le sentiment d'être délégitimé. Une autre, un autre soir, pour la mère que j'aurais voulue. Je laisse la troisième chemise fermée ; elle attendra son tour, et c'est déjà une décision de greffe.
Pour reconnaître une pièce venue d'un autre dossier, un seul critère m'aide pour l'instant : la disproportion. Quand la charge dépasse les faits du jour, une pièce ancienne s'est glissée dans la chemise. Je la sors, je cherche son dossier d'origine. Et le tri est moins net que je le voudrais : certaines pièces semblent verser aux trois affaires à la fois. Celles-là, je les pose à part, en attente. Le greffe a désormais une table pour elles.
Écrire se fait à la chandelle, volets tirés, monde suspendu. Je reconnais la carapace : la même que celle des effondrements. Mais la Tortue subie tombe où les vagues la couchent ; celle-ci descend où je décide. Le temps d'une chandelle, elle cesse d'avancer les frais.
Écrire ne règle rien du contentieux réel. Ma situation de père demeure ce qu'elle est, avec ses semaines creuses et ses retrouvailles comptées. Et je mentirais en écrivant que le procès s'est arrêté : j'y suis, en plein dedans. Ce que je peux dire est plus petit et plus vrai. Certains soirs, la plaidoirie posée en entier sur le papier, la salle se vide. Je le ressens, une heure, parfois une journée entière. Puis les vagues reviennent, et le tribunal rallume ses torches, comme ces bougies d'anniversaire qui se rallument après chaque souffle. Je comprends mieux que je ne ressens ; entre les deux s'étend la distance qui me reste à parcourir, et aucune phrase ne la parcourt à ma place.
Une chose, pourtant, demeure acquise : j'ai compris ce que défend cette colère. Une place qui n'est pas morte. On ne monte pas la garde devant un tombeau. Ma paternité n'a besoin de la signature de personne ; elle s'écrit ailleurs que dans les prétoires, dans ma relation avec mon fils, sur des années, à hauteur d'enfant.
La salle vide
Reste la troisième chemise.
Sur l'étiquette, j'avais écrit : le père que je n'ai jamais eu. En la reprenant l'autre soir, j'ai lu autre chose : ma paternité. La méprise m'a arrêté. Puis elle m'a renseigné, parce qu'elle porte la signature du greffier : l'Éléphant agrafe jusque dans les rangements que je croyais avoir mis en ordre. Être père a rouvert le dossier du père. Ce que je n'ai jamais reçu s'est agrafé à ce que je veux donner, et je ne sais plus si je transporte une chemise ou deux.
Peut-être qu'elles n'en font qu'une, et c'est l'affaire qui résiste le plus à l'audience. D'un côté, un dossier sans défendeur : le père inconnu ne comparaîtra nulle part, on ne cite pas une absence. De l'autre, un dossier sans clôture possible : une paternité qui revient, repart, revient. L'un ne peut pas s'ouvrir, l'autre ne peut pas se fermer.
Cette nuit, je suis remonté au chemin de ronde. Les loups s'appelaient encore, quelque part vers les crêtes, et la chouette poursuivait sa note. La plaine était vide, comme toujours. Le siège sans assiégeant et le procès sans accusé se ressemblent comme deux salles désertes : dans les deux, quelque chose en moi continue de guetter un adversaire qui ne viendra pas.
Je ne sais pas encore ce qu'on fait d'une salle vide. La laisser ouverte, peut-être, fenêtres battantes, et laisser la nuit y entrer avec ses voix qui ne me sont pas adressées.
Cet article prolonge le Traité de Politique Intérieure sur son versant le plus intime : ce qui se passe sur la place du château quand les Gardiens siègent sans juge. Deux textes lui répondent : Page 39, sur la Tortue des lundis de résidence alternée, et Ce qui brûle encore, sur les deux feux qu'elle garde, celui qui dévore et celui qui réchauffe.
Changer le monde passe par se changer soi-même. Pas avant. Pas à la place.
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