Parler à une gravure

Une soirée, une conversation qui déraille, et la découverte que depuis un moment déjà, chacun ne parlait plus à la personne en face.

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Parler à une gravure

J'écris librement. Devant le clavier, j'ai tout le temps du monde. Je pèse un mot, je le repose, j'en essaie un autre. Je peux tenir une pensée inconfortable assez longtemps pour la formuler avec le soin qu'elle exige, revenir en arrière, sécuriser une phrase qui pourrait blesser. L'écriture m'offre ce luxe : un espace illimité entre ce qui me traverse et ce que je livre.

À l'oral, cet espace se compresse. Quelques secondes, sous le regard des autres, avec un Chien qui monte la garde et surveille les visages. Ce que je déploie en dix pages doit tenir en trois phrases, et la troisième sera peut-être coupée. Je rêve depuis longtemps de parler aussi librement que j'écris. Je sais que ce souhait est naïf, et je le garde quand même.

L'autre soir, la vie a décidé de le mettre à l'épreuve.

J'étais allé à cette soirée en me poussant un peu, avec un plan modeste : faire profil bas, m'intéresser aux gens, rentrer tôt si je n'y trouvais pas ma place. Une amie que je n'avais pas vue depuis longtemps m'a demandé ce que je devenais. J'ai esquivé une fois, deux fois, en la relançant sur sa propre vie. Elle est revenue à la charge. J'ai fini par parler de la peinture, des livres, du travail sur la protection de l'enfance. Elle voulait tout savoir. Le profil bas n'a pas survécu au premier quart d'heure.

Une troisième personne est entrée dans la conversation. J'expliquais que l'enfantisme s'inscrit dans un ensemble de systèmes de domination que notre culture porte sans les voir. Elle a acquiescé avec chaleur, puis reformulé : si on pouvait abattre le patriarcat, ça changerait tout.

Je l'ai laissée finir. J'ai pris le temps, cet espace que je sais si mal tenir en société, de peser ce que je voulais dire. Elle venait de me faire dire ce que je n'avais pas dit, et qui plus est, ce que je ne pense pas. J'ai répondu que placer le patriarcat à cet endroit, comme racine unique dont tout découlerait, ne me semblait pas la bonne approche. J'ai déroulé, plus ou moins bien, ce que j'avais mis des semaines à construire par écrit : les dominations comme réseau plutôt que comme arbre, l'absence de racine unique qu'on pourrait trancher d'un coup.

Ça n'est pas passé. Elle s'est dite choquée. Elle a reformulé encore, et chaque reformulation m'éloignait davantage de mes propres phrases. J'accusais les victimes. Je parlais depuis une position de patriarche. J'étais un homme blanc, cisgenre, privilégié. J'ai tenté de recadrer, une fois, deux fois, puis je me suis tu. Je la voyais débattre avec quelqu'un qui portait mon visage et qui n'était pas moi. J'ai fini par dire qu'elle déformait mes propos et qu'on devrait en rester là.

Sur le moment, j'ai cru que j'avais encore raté quelque chose. C'est après, en repassant la scène, qu'une autre lecture s'est ouverte.


Voici ce que je crois avoir vu. Je le formule comme une hypothèse, parce que je n'habite pas son château et que le bestiaire ne me donne aucun droit de regard sur l'intérieur d'autrui. Il me donne seulement une architecture commune, la mienne comme la sienne, à partir de laquelle tenter de comprendre.

Mes mots ne sont probablement jamais arrivés jusqu'à son Hibou, jusqu'à cet endroit d'elle qui examine avant de juger. Quelque part entre "les dominations forment un réseau" et "il n'y a pas de racine unique", son Éléphant a reconnu un motif. Ses archives sont pleines de discours qui commencent par nuancer le patriarcat et finissent par excuser les agresseurs. Elle en a entendu, lu, combattu. La bibliothèque a fait son travail : elle a comparé, trouvé une correspondance, transmis le dossier. Et le Chien s'est mis à aboyer.

À partir de là, la conversation avait changé de nature sans que ni elle ni moi ne l'ayons décidé. Ses réponses s'adressaient au motif que ses archives avaient reconnu, et mes phrases n'y entraient plus que comme pièces à conviction. L'homme en face d'elle n'était plus tout à fait moi. C'est ici qu'il me faut le mot juste : une gravure. La répétition creuse une plaque dans la bibliothèque intérieure, et cette plaque imprime la même figure sur chaque situation nouvelle. Ce qu'elle voyait en face d'elle, c'était l'épreuve que sa plaque venait de tirer, un personnage composite fait de tous ceux qui, avant moi, avaient prononcé des phrases voisines pour dire autre chose. Contre cette figure, elle avait raison de se battre. Le malentendu, c'est que la figure occupait ma place.

Byung-Chul Han écrit que notre époque détruit l'écoute. Je l'avais lu comme un diagnostic de civilisation, quelque chose qui concernait les écrans, l'accélération, le bruit. Ce soir-là, je l'ai vu opérer à l'échelle d'un coin de terrasse. L'écoute ne s'est pas retirée par manque de volonté ou par bêtise. Elle est devenue physiologiquement indisponible, parce qu'un système nerveux en alerte n'écoute pas : il tranche. Danger ou sécurité, rien entre les deux. Et une fois le verdict rendu, tout ce qui arrive le confirme, y compris les dénégations. Surtout les dénégations.

Rien de tout cela ne fait d'elle une adversaire de mauvaise foi. C'est même l'inverse qui me frappe : sa sincérité était totale. Elle défendait des victimes réelles contre un danger que ses archives avaient identifié avec certitude. La gravure n'invente rien : elle tire une épreuve nouvelle d'une plaque que le passé a creusée, et le passé lui donne souvent raison.


Je pourrais m'arrêter là et le récit serait confortable. L'auteur incompris, l'interlocutrice enfermée dans ses réflexes. Il manquerait la moitié de l'histoire.

Parce que pendant qu'elle débattait avec la figure que sa plaque avait imprimée sur moi, je faisais exactement la même chose. À l'instant où elle a prononcé "privilégié", quelque chose s'est mis en place dans ma propre bibliothèque : elle reproduit ce qu'elle dénonce. La formule est arrivée toute seule, satisfaisante, immédiatement disponible. Trop disponible. C'est le signe qui devrait toujours m'alerter : quand une lecture de l'autre me vient sans effort et me donne le beau rôle, il y a de bonnes chances que ce soit ma gravure qui imprime, pas mon observation.

Voir chez l'autre la mécanique qu'on décrit dans ses livres, c'est encore une manière de ne pas l'écouter. Mon Éléphant a ses motifs à lui : les conversations où l'on m'a fait dire ce que je n'avais pas dit, les procès d'intention, la solitude qui suit. Il les a reconnus et il a fourni le récit qui allait avec. Deux bibliothèques se faisaient face, chacune certaine de lire l'autre à livre ouvert.

La symétrie n'annule rien. Il reste vrai qu'elle a déformé mes propos et que j'ai tenté de les rétablir. Mais elle m'interdit le surplomb. Je ne peux pas raconter cette soirée comme la rencontre d'une pensée libre et d'un réflexe conditionné. C'était la rencontre de deux systèmes nerveux, chacun équipé de ses archives, chacun convaincu que l'autre ne l'entendait pas. Et chacun avait raison.


Ce qui s'est joué là dépasse nos deux personnes. Appartenir à un camp, c'est aussi cela : déléguer une partie de son écoute à une grille collective. Le camp fournit des motifs prêts à l'emploi, des figures d'ennemis pré-dessinées, des phrases-détecteurs. C'est économique, et par moments c'est vital : on ne peut pas examiner chaque discours à neuf, le tri préalable protège d'épuisements réels et de dangers réels. La grille collective est une mutualisation de la vigilance, et je serais malvenu de la mépriser, moi qui écris que le Mycélium Social permet de tenir ensemble ce qu'on ne tient pas seul.

La cible unique rend un service de plus, et il faut le nommer pour comprendre sa force. Abattre le patriarcat, c'est un combat qu'on peut rejoindre. Il a un nom, un visage, une direction. On sait contre quoi on se lève le matin. Un entrelacement de dominations sans racine, qui se nourrissent l'une l'autre et se recomposent quand on en affaiblit une, n'offre rien de tel : ni ennemi désignable, ni victoire imaginable, ni ligne de front où se tenir. La racine unique n'est peut-être pas une bonne carte du territoire, mais c'est une excellente porte d'entrée dans la lutte. Elle transforme une complexité paralysante en un élan disponible.

Je le sais d'autant mieux que je fais le même geste. Quand je parle d'adultisme, je donne moi aussi un nom, un visage, une cible à des personnes qui cherchaient depuis longtemps où poser leur colère. Je vois ce que ce nom débloque chez ceux qui le découvrent, l'énergie qu'il libère. La porte d'entrée est simple des deux côtés, elle doit l'être, c'est sa fonction. La différence se joue derrière la porte : ce qu'on trouve une fois entré. Une racine unique qu'il suffirait d'abattre, ou un réseau qui oblige à penser sa propre position dedans. Une carte qui referme la complexité, ou une carte qui l'ouvre. Et je dois à l'honnêteté de dire que la seconde se défend mal un verre à la main, face à la première.

Mais le même tissu qui co-régule peut pré-mâcher. Quand la grille du camp trie les paroles avant que le Hibou de chacun ait pu les examiner, elle ne mutualise plus la vigilance, elle mutualise la surdité. Les mots d'autrui arrivent déjà classés, déjà jugés, et la conversation devient l'affrontement de deux classements. On croit parler à une personne, on parle à la mémoire imprimée de son camp. Et l'on répond soi-même depuis la sienne.

Je ne sais pas où passe la frontière entre la grille qui protège et la grille qui rend sourd. Je soupçonne qu'elle ne passe pas entre les camps, mais à l'intérieur de chacun, et qu'elle bouge selon la fatigue, la peur, le sentiment d'être soi-même entendu quelque part.


Il y avait une troisième personne dans cette conversation. Celle qui m'avait poussé à parler de mon travail, et qui, au moment où tout se tendait, a fait quelque chose de plus rare que prendre ma défense : elle a entendu. Elle a nommé ce qui se passait, deux personnes parlant depuis des endroits différents, à des échelles différentes, et décrivant pourtant les mêmes mécanismes. Elle n'était pas neutre. Elle a pris position, précisément, sur le fond. Mais son système à elle était resté ouvert.

Ce moment m'apparaît précieux pour une raison que je n'ai comprise qu'après. Mes propres archives ont un rayon bien fourni sur ces situations : on me fait dire ce que je n'ai pas dit, personne ne suit, je repars seul. C'est le rayon où s'écrit, conversation après conversation, mon sentiment d'isolement. Le scénario était prêt, j'étais à deux phrases de la sortie. Elle est venue le contredire en direct. Être entendu à cet instant précis, par cette voix-là, c'est ce qui a maintenu mon propre espace ouvert. Sans elle, ma gravure aurait tiré une épreuve de plus et j'aurais fui. La co-régulation, dont je parle tant par écrit, avait ce visage-là ce soir-là : quelqu'un dont la présence dément la prédiction de vos archives au moment où elles s'apprêtent à conclure.

Je me demande ce qui rendait cette ouverture possible. Peut-être qu'aucune de ses archives n'était en jeu ce soir-là. Peut-être qu'elle se sentait suffisamment en sécurité pour laisser les phrases arriver entières avant de les classer. Peut-être autre chose que je ne vois pas. Je note seulement ceci : l'écoute existait dans la pièce. Elle n'était pas également distribuée, et cette distribution ne devait rien au mérite.

En partant, je lui ai dit combien je m'étais senti compris, et combien cette soirée m'avait rappelé mon isolement. Elle m'a renvoyé autre chose : mon écoute, et cette chose que je n'avais pas vue moi-même, la façon dont j'ajustais mon discours à l'état émotionnel de mon interlocutrice au fil de la conversation. J'ai reçu le compliment avec une réserve : si j'ajustais, c'était trop tard, les systèmes de défense étaient déjà déclenchés, et c'est peut-être moi qui les avais provoqués. Mais les deux étaient vrais en même temps. On peut être entendu par une personne et effacé par une autre, dans la même heure, avec les mêmes mots. Et l'on peut faire tout ce qu'on sait faire, l'écoute, l'ajustement, la précision, après le moment où cela aurait pu suffire.

Reste la question que je rapporte de cette terrasse et que je ne sais pas refermer. Mes textes, je les écris pour des Hiboux : des lecteurs installés dans le temps long de la page, l'espace grand ouvert. Mais dans les conversations réelles, celles qui ont lieu debout, un verre à la main, entre deux systèmes d'alerte, ce ne sont pas des Hiboux qui se rencontrent d'abord. Ce sont des gravures. Et je ne sais pas encore comment on parle à une gravure, ni ce qui fait que, chez certains, certains soirs, l'espace reste praticable.


Cet article s'inscrit dans le cadre du Traité de Politique Intérieure, une série d'essais qui explore les mécanismes du système nerveux à toutes les échelles, de l'intime au politique. La thèse qui a fait dérailler cette conversation, les dominations comme réseau sans racine unique, est déployée dans La tentation de l'origine. Et ce que Byung-Chul Han et la théorie polyvagale disent ensemble de l'écoute empêchée se trouve dans 890 euros pour respirer.

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