I. La scène
Début juillet, une députée publie un texte courageux. Elle y refuse la perpétuité comme réponse à la pédocriminalité, rappelle qu'aucune étude ne démontre l'effet dissuasif de l'alourdissement des peines, et pointe ce que la surenchère pénale produit en pratique : des enfants qui se taisent, parce que l'agresseur est le père, le grand-père, le cousin, et qu'on ne livre pas facilement quelqu'un qu'on aime à une peine qu'on nous décrit comme infinie. Elle conclut que l'essentiel se joue avant les passages à l'acte. Punir, oui. Mais protéger d'abord.
Sous le post, les commentaires font ce que font les commentaires. On accuse la députée d'excuser les monstres. On réclame l'enfermement à vie. J'y apporte ce que je peux : le chiffre de la CIIVISE¹, 97 % des agresseurs jamais condamnés, qui fixe le plafond de toute politique exclusivement pénale ; la distinction entre l'acte, monstrueux, et l'auteur, humain ordinaire, qui est précisément ce qui oblige à prévenir plutôt qu'à seulement punir. J'ai développé tout cela ailleurs, dans deux essais sur le mot « incurable » d'un garde des Sceaux (Incurable, et après ?) puis sur le sort réservé aux mineurs auteurs (Comme un grand). Ce texte-ci commence là où ces deux-là s'arrêtaient.
Car dans le fil, une conversation d'une autre nature s'engage. Une commentatrice, que j'appellerai l'interlocutrice parce que c'est ce qu'elle fut, véritablement, écrit que tant que le patriarcat tiendra debout, rien ne changera. Que ce système, inventé par des hommes, entretenu par des hommes, profitant à tous les hommes, est à l'origine des violences faites aux femmes et aux enfants, et qu'il faudra une révolution féministe pour l'abattre.
Je réponds que nous sommes d'accord sur l'essentiel : ces violences ne sont pas des accidents individuels, elles sont produites et couvertes par des systèmes de domination. Le patriarcat, oui. Et il ne travaille pas seul : l'adultisme, le racisme, le validisme, la domination de classe se renforcent mutuellement, et c'est l'édifice entier qu'il faut faire tomber.
Sa réponse contient la phrase qui a déclenché cet article : « Vous aurez beau ajouter des ismes... » Vous aurez beau ajouter des ismes, c'est au départ le système patriarcal qu'il faudra faire tomber.
Au départ. Tout est dans ces deux mots. Nous voulions la même chose, nous divergions sur l'architecture. Elle voyait une généalogie : une domination première, matricielle, dont toutes les autres descendent. Je voyais un réseau : des dominations distinctes, imbriquées, qui se prêtent main-forte sans qu'aucune engendre les autres. Le fil s'est arrêté là, comme s'arrêtent les fils, avec un bout qui s'effiloche. Le sujet, lui, demandait un autre espace pour se déployer. Le voici.
¹ CIIVISE, Violences sexuelles faites aux enfants : on vous croit, rapport public, novembre 2023. Sauf mention contraire, les données de la CIIVISE citées dans ce texte en sont issues.
II. Le test de l'entretien
La thèse matricielle a des arguments sérieux. L'ancienneté et la transversalité d'abord : l'anthropologue Françoise Héritier a nommé « valence différentielle des sexes » cette hiérarchie du masculin sur le féminin qu'elle observait dans toutes les sociétés étudiées, jusque dans les plus anciens systèmes de représentation². L'esclavage, le racisme colonial ou le capitalisme ont des dates et des lieux de naissance ; cette hiérarchie-là semble n'en avoir aucun. La radicalité théorique ensuite : Christine Delphy a fait du patriarcat « l'ennemi principal », un système d'exploitation autonome, irréductible au rapport de classe, contre lequel la lutte ne saurait attendre³. Le profil des agresseurs enfin : sur les violences sexuelles, il est massivement masculin, 97 % d'hommes selon la CIIVISE, et ce fait ne se discute pas. On peut y ajouter ce que Raewyn Connell a nommé le dividende patriarcal⁴ : tous les hommes bénéficient du système, y compris ceux qui ne commettent rien, y compris ceux qui le combattent. Je touche ce dividende en écrivant ces lignes, ne serait-ce que par le crédit que certains lecteurs accorderaient à mon analyse parce qu'elle vient d'un homme. Ceci est concédé d'entrée, et ne sera pas repris.
Voilà la position adverse dans sa meilleure version. Elle est cohérente, documentée, mobilisatrice. Où est le problème ?
Le problème apparaît quand on décompose la question. « Le patriarcat, c'est les hommes » fusionne trois questions distinctes en une seule réponse. Qui bénéficie du système ? Qui agresse ? Qui entretient ?
À la première question, la réponse est : les hommes, tous, inégalement mais tous. C'est le dividende, concédé plus haut.
À la deuxième, la réponse est : massivement des hommes, on vient de le chiffrer. Des femmes agressent aussi, minorité réelle que le chiffre ne doit pas effacer, ne serait-ce que parce que leurs victimes existent et peinent déjà plus que les autres à être entendues. Mais quiconque voudrait tirer de cette minorité une symétrie entre les genres travestirait les données : ce texte ne relativisera pas d'un millimètre le profil massivement masculin de l'agression.
C'est à la troisième question que ma réponse change, et je sais qu'elle s'écarte là de beaucoup de mes alliés. Qui entretient le système qui permet à ces agressions d'advenir, de durer, de se taire ?
Je réponds depuis le seul terrain que je connais, les violences faites aux enfants. L'interlocutrice parlait aussi des violences faites aux femmes, et je ne prétends rien sur l'entretien de celles-là : il se peut qu'autour du contrôle conjugal et des féminicides, le silence porte une signature de genre bien plus nette. Mon hypothèse s'arrête où s'arrête mon terrain.
Le psychanalyste Paul-Claude Racamier a donné un nom à ce qui entoure l'acte dans le cas de l'inceste : l'incestuel⁵. Le climat plutôt que le geste, et un climat n'est pas fait que de silences. Cette ambiance familiale où les frontières entre générations s'estompent, où la sexualité des adultes se dit, se montre, s'impose aux enfants sans qu'aucun attouchement ait lieu, où l'intimité des corps est traversée sans égard, parfois sous couvert de soin, où la parole de l'enfant est d'avance frappée de doute, où le silence s'organise sans que personne semble l'organiser. La CIIVISE a repris le concept, parce que sa clinique le rencontre partout : l'écrasante majorité de ces violences sont commises dans la famille ou par des proches, et autour de chaque agression intrafamiliale il y a un climat qui l'a rendue possible et qui la rendra indicible.
Or ce climat, qui le tient ? La grand-mère qui dit qu'on ne parle pas de ces choses-là. La tante qui trouve que l'enfant exagère. La mère qui doute, parce qu'on lui a appris à douter, de la parole des enfants en général et peut-être, autrefois, de la sienne. Le père qui ne veut pas d'histoires. L'oncle qui change de sujet. Et en deçà du silence, la part active du climat, qui n'a pas de genre attitré : le parent qui raconte sa vie sexuelle à l'enfant, celui qui s'affiche devant lui sans que rien l'exige, celle qui impose au corps de l'enfant des soins que sa maturité ne justifie plus. La famille entière comme institution du silence et de la frontière abolie.
Si l'entretien de ce climat était masculin, on s'attendrait à ce que les mécanismes d'étouffement de la parole enfantine portent une signature de genre. Rien, dans ce que les enquêtes décrivent du silence familial, n'indique qu'ils en portent une. L'enquête Ipsos menée pour Face à l'inceste⁶ constate, auprès des personnes qui connaissent une victime dans leur entourage, que dans près de trois cas sur cinq, la parole de la victime a été minimisée, témoignage mis en doute ou conseil de se taire ; aucune ligne de genre n'apparaît du côté de ceux qui minimisent, et j'accorde d'emblée la limite : une absence dans les données n'est pas une donnée d'absence. La CIIVISE relève plus troublant encore : l'enfant qui révèle est le plus souvent cru, et pourtant, près d'une fois sur deux, personne ne le met en sécurité. Les deux constats s'emboîtent : on peut croire un enfant et lui conseiller de se taire. La révélation est reçue, puis absorbée par le climat sans jamais se convertir en protection. Et le crédit lui-même cède devant le handicap : plus de six enfants en situation de handicap sur dix qui révèlent ne sont pas crus, trois fois plus que les autres. Ce chiffre fait mieux qu'aggraver le constat : il montre le doute en mouvement. Tout se passe comme si le crédit décroissait à mesure que la position d'enfant s'épaissit aux yeux des adultes, et le handicap l'épaissit. La CIIVISE l'analyse dans ses propres termes : ce déficit de crédit est la conséquence directe de l'infantilisation de la personne en situation de handicap. Le validisme est donc à l'œuvre, et il œuvre ici en dialecte adultiste : deux systèmes qui se prêtent main-forte, jusque dans les données. C'est la seule mesure du dossier où le doute bouge, et il bouge le long de l'âge, pas le long du genre. Le doute, et pire que le doute, la croyance inerte, portent une signature d'âge : des adultes, face à un enfant.
Je vois venir la réponse de la version forte. La grand-mère qui fait taire, la mère qui doute ? C'est le patriarcat en action par procuration, dira-t-on : le système opère à travers les femmes aussi, il leur a appris à douter, et leur doute est sa signature déléguée. L'argument est cohérent. Il est même trop cohérent. Une thèse capable de redécrire n'importe quelle observation dans son propre vocabulaire, le doute des femmes comme procuration, l'autorité des institutions comme déclinaison du père, ne peut plus rien rencontrer qui la contredise. Elle a cessé d'être une hypothèse sur le monde pour devenir une langue : un idiome dans lequel tout peut se dire et rien ne peut se tester. Je ne prétends pas la réfuter : on ne réfute pas une langue. Je constate qu'à ce point de la discussion, elle ne gagne qu'en quittant le terrain où l'on pourrait perdre. Un indice, tout de même, pas une preuve : le discrédit de la parole enfantine déborde très largement les violences sexuelles. Il opère à l'école, à l'hôpital, devant les tribunaux, sur des sujets où aucun ordre masculin n'est en jeu, et rien n'indique qu'il s'affaiblisse quand l'adulte mis en cause est une femme. Un patriarcat par procuration devrait faire taire là où l'autorité masculine est menacée. Le doute, lui, est partout où il y a un enfant qui parle et un adulte qui écoute. Et puisque je viens de reprocher à la thèse adverse de ne pas pouvoir perdre, je dois dire où la mienne peut perdre. Si une enquête mesurait un jour le crédit accordé à la parole des enfants selon le genre de l'adulte qu'ils mettent en cause, et si les enfants accusant des hommes s'avéraient moins crus que les autres, ou aussi bien crus mais moins protégés, ma signature d'âge tomberait : le doute, ou la croyance inerte, servirait bien l'ordre masculin. C'est le prix d'une hypothèse, et je le paie volontiers.
Ce déplacement, du genre vers l'âge, je ne l'invente pas contre le féminisme. Je le trouve chez lui. bell hooks reste, de bout en bout, une théoricienne du patriarcat comme système central ; je l'enrôle contre le monogénisme de l'entretien, point sur lequel elle est explicite : le sexisme est aussi reproduit, enseigné, transmis par des femmes, et faire des hommes l'ennemi unique était à ses yeux une impasse stratégique pour le mouvement lui-même⁷. Elle y reviendra vingt ans plus tard : le patriarcat s'apprend dans l'enfance, inculqué aux garçons comme aux filles, par les pères comme par les mères⁸. Deniz Kandiyoti a décrit de son côté la négociation patriarcale⁹ : ces arrangements par lesquels des femmes, dans des systèmes qu'elles n'ont pas choisis, en deviennent des gestionnaires actives parce que c'est la position la moins coûteuse qui leur reste. Aucune de ces autrices ne dédouane les hommes. Toutes constatent qu'un système de domination ne tient jamais par ses seuls bénéficiaires. Il tient par tous ceux à qui il a appris à le trouver normal.
Entretenir n'est pas être coupable. La mère qui doute n'est pas un agresseur bis ; elle est elle-même façonnée par le système qui lui a appris que les enfants affabulent, et elle a peut-être payé ce prix avant d'en devenir, sans le vouloir, un relais. La clinique connaît la forme extrême de ce relais : l'ancienne victime jamais soignée, que la dissociation protège encore, et qui ne peut pas voir chez son enfant ce qu'elle n'a jamais pu regarder chez elle. Prolonger par omission ce qu'on a subi : le miroir exact du relais par répétition que je décrivais chez l'enfant auteur dans Comme un grand, et le plus fort des arguments pour que le soin des victimes soit compté comme de la prévention. Il faut dire aussi le symétrique : c'est d'abord à leur mère que les enfants parlent, trois fois sur quatre selon la CIIVISE, et c'est donc par elle que passent le plus souvent, l'une et l'autre, la protection et l'inertie. La position concentre les deux sur les mêmes épaules ; en faire une vertu ou une faute de genre serait rater ce qu'elle est, une place dans la division du soin. Le canal est genré, la division du soin l'a fait tel ; ce qui circule dedans, doute, croyance inerte ou protection, ne l'est pas, et c'est sur ce qui circule que porte mon hypothèse. Nommer l'entretien partagé ne déplace pas la responsabilité des hommes vers les femmes. Cela élargit la responsabilité au lieu de la circonscrire à un camp. La distinction qui porte tout ce texte tient en une ligne : l'agression a un profil genré net, qu'il faut dire sans détour ; le système qui la permet, la couvre et la fait taire est tenu, c'est mon hypothèse, par les adultes, tous genres confondus.
Et c'est ici que la thèse matricielle cesse d'être une question théorique pour devenir un problème pratique. Si le patriarcat est l'origine unique, alors bénéfice, agression et entretien s'alignent d'avance sur le même axe, et la troisième question ne se pose plus : la réponse est donnée avant l'examen. Une prévention construite sur cette base cherchera l'entretien du silence d'un seul côté de la famille. Elle ratera la moitié du terrain. Les enfants n'ont pas les moyens de ce raffinement théorique : le climat qui les fait taire ne leur demande pas son genre.
² Françoise Héritier, Masculin/Féminin. La pensée de la différence, Odile Jacob, 1996.
³ Christine Delphy, « L'ennemi principal », Partisans, 1970 ; repris dans L'Ennemi principal, Syllepse, 1998.
⁴ Raewyn Connell, Masculinities, 1995 ; traduction française Masculinités, Amsterdam, 2014.
⁵ Paul-Claude Racamier, L'inceste et l'incestuel, 1995.
⁶ Ipsos pour Face à l'inceste, Les Français face à l'inceste, octobre 2023.
⁷ bell hooks, Feminist Theory: From Margin to Center, 1984 ; traduction française De la marge au centre, Cambourakis, 2017.
⁸ bell hooks, The Will to Change, 2004 ; traduction française La volonté de changer, Divergences, 2021.
⁹ Deniz Kandiyoti, « Bargaining with Patriarchy », Gender & Society, 1988.
III. Le piège essentialiste
Il y avait, dans les derniers messages de l'interlocutrice, deux affirmations voisines, et leur voisinage ne lui appartient pas en propre. On le trouve partout, et j'y viendrai, jusque chez moi.
D'un côté : les femmes ne sont pas élevées à la violence et à la domination. C'est un argument de socialisation. Il dit que la violence s'apprend, que si les hommes dominent c'est qu'on leur a enseigné à dominer, et il porte en creux la plus belle des promesses politiques : ce qui s'apprend peut cesser d'être enseigné. C'est Beauvoir¹⁰, exactement : on ne naît pas homme violent, on le devient.
De l'autre, dans la même page : les femmes privilégient la paix et la solidarité. Cette seconde phrase admet deux lectures, et la bifurcation vaut mieux qu'un verdict.
Première lecture : c'est une essence. Les femmes seraient, par disposition, tournées vers la paix. Alors la première affirmation s'effondre, car si la douceur est une nature, la violence pourrait bien en être une aussi, et toute la promesse politique se défait avec elle : on ne rééduque pas une essence, on la contient. Suivie jusqu'au bout, cette lecture ramène très exactement au début du fil, à la perpétuité comme seule réponse cohérente face à une nature mauvaise. L'essentialisme, même inversé, même flatteur, débouche toujours sur le même cul-de-sac : s'il n'y a rien à transformer, il ne reste qu'à enfermer.
Seconde lecture, et c'est la lecture charitable, la seule que je retiendrai : la préférence des femmes pour la paix est elle-même un produit de la socialisation. Les deux affirmations deviennent alors compatibles, la même éducation différenciée produisant d'un côté la violence, de l'autre le soin. La position est cohérente. Elle a seulement une conséquence que ses défenseurs ne suivent pas toujours jusqu'au bout : si tout s'apprend, alors la domination s'apprend, et elle s'apprend quelque part, à un âge où l'on apprend tout. L'enfance. Et ceux qui l'enseignent, par le geste, par le ton, par le climat plus que par le discours, sont ceux qui entourent les enfants. Tous les adultes. La version cohérente de la thèse adverse débouche exactement sur la conclusion du mouvement précédent : la critique du patriarcat, tenue jusqu'au bout, rencontre l'adultisme sur son chemin. Il faut que la domination s'apprenne pour que l'enfance soit le lieu où on l'apprend.
Je ne sais pas laquelle des deux lectures l'interlocutrice défendrait si on lui posait la question, et je me garderai de choisir à sa place. La pente, elle, existe, et elle n'est le monopole de personne : toute pensée militante sous pression tend à produire cette double affirmation, le mal du camp adverse est construit (donc il est responsable, donc on peut le combattre), le bien de notre camp est constitutif (donc il est fiable, donc on peut bâtir dessus). Chaque branche rend un service que l'autre ne peut pas rendre. Il faut que le mal adverse soit construit pour que l'adversaire en réponde et que la victoire reste possible, puisqu'on ne défait pas une nature. Et il faut que notre bien soit une nature pour servir de fondation, car une vertu apprise sous la domination reste suspecte d'en être un produit. La cohérence exigerait de choisir. La mobilisation, elle, a besoin des deux.
¹⁰ Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, 1949.
IV. La tentation matricielle
Reste à comprendre pourquoi. Pourquoi cette insistance, chez tant de penseurs de l'émancipation, à établir que leur domination est la première ? Pourquoi « au départ » ?
J'appelle tentation matricielle ce mouvement de pensée qui, partant d'une domination réelle et documentée, en fait la source dont toutes les autres découlent. Elle a ses lettres de noblesse dans chaque camp. Pour une part du féminisme radical, le patriarcat est la matrice, et le reste suit. Pour une part du marxisme, c'est le rapport de classe, et le patriarcat n'en est qu'une superstructure. Pour une part de la pensée décoloniale, la matrice est la race. Et pour une part de la pensée de l'enfance, celle d'Alice Miller¹¹ par exemple, tout commence dans l'éducation : la violence faite aux enfants serait la fabrique première dont sortent toutes les violences adultes. Quatre camps, quatre matrices, quatre certitudes incompatibles et structurellement identiques.
Si la tentation est si répandue, c'est qu'elle rend des services. J'en compte trois. Elle unifie la lutte : un front unique est plus lisible que dix fronts fédérés, et une théorie qui ramène tout à une cause donne à chaque combat local le poids du combat total. Elle désigne l'ennemi : la colère a besoin d'une direction, et une origine unique fournit une cible en un mot, les hommes, ou les riches, ou les blancs, ou les colons, ou les adultes, ou les normés. Dix dominations imbriquées ne fournissent qu'un portrait-robot, l'homme blanc riche colon adulte et normé, cible si précise qu'elle ne désigne presque plus personne. Elle établit une préséance : si ma domination est la matrice, alors ma lutte est la lutte mère, et les autres feraient bien de s'y rallier plutôt que d'ajouter des ismes. La tentation matricielle est une économie de guerre de la pensée. Elle simplifie pour mobiliser. Et je la comprends d'autant mieux que je me suis surpris en flagrant délit.
Dans une correspondance de travail, il m'est arrivé de soumettre une hypothèse à quelqu'un dont le métier est de soigner les auteurs de ces violences. Des profils très différents passent dans ce type de soin, la fixation du pédophile préférentiel, l'emprise de l'opportuniste sur le vulnérable, et un même protocole parvient à les recevoir. Cela m'intriguait. Mon hypothèse : si un même soin peut accueillir des moteurs si divers, c'est peut-être qu'ils partagent un terrain plus profond que leurs moteurs, la position de l'enfant, disponible, subordonné, rarement cru. La domination adulte-enfant serait alors moins la cause de ces désirs, qui diffèrent, que la condition qui les laisse devenir des actes. Et j'ai terminé mon message par une phrase que je recopie ici sans en changer un mot, parce qu'elle est la raison d'être de ce texte : « Je l'avoue : je cherche toujours LA cause commune, là où les causes sont multiples. Ce terrain commun est peut-être ma manière d'y céder. »
Je savais donc. Je connaissais la tentation de l'intérieur, je la voyais opérer dans ma propre grille, j'en signalais moi-même le risque. Cela ne m'a pas empêché, dans le fil, de m'agacer de la retrouver chez une autre. La tentation matricielle ne se dissipe pas par la lucidité. On la reconnaît chez soi et on continue de la traquer chez les autres, parce qu'elle n'est pas une erreur de raisonnement qu'un bon argument corrigerait. J'y vois une attraction structurelle de toute pensée engagée, la pente naturelle d'un esprit qui a besoin que son combat soit fondé.
La réponse qui m'est venue du soin a fait mieux que confirmer mon hypothèse. Elle l'a dépassée par en dessous, et c'est ce dépassement qui m'a le plus appris. Oui, la subordination de l'enfant est bien à l'origine. Mais l'origine invoquée était plus ancienne que la mienne, et infiniment plus ancienne que le patriarcat : la néoténie. Le petit humain naît inachevé. Là où le veau se tient debout deux heures après sa naissance, le nourrisson humain arrive au monde dans une dépendance radicale, prolongée sur des années, et sa survie tient à une seule chose : être aimé de ceux qui prennent soin de lui. Il n'a pas le choix de leurs codes, de leurs croyances, de leur système. S'y conformer ou mourir. Même l'enfant du parent le plus aimant du monde entre dans l'existence par cette porte, et c'est l'attachement sécurisant, ensuite, qui lui rendra progressivement de la liberté. Le mode par défaut est la dépendance, concluait cette réponse, et il est aisé, pour des adultes défaillants, de l'exploiter.
Le fil proposait une matrice vieille de quelques millénaires, le patriarcat. La clinique en propose une vieille comme l'espèce, la biologie de la naissance humaine. Quiconque joue au jeu de l'origine vient de perdre contre plus ancien que lui, et l'on entrevoit que le jeu n'a pas de fin : derrière la néoténie, on trouvera l'évolution des mammifères, puis la vie elle-même. La régression vers l'origine ne s'arrête nulle part. Sauf si l'on change de question.
Car il y a, dans cette réponse même, le scalpel qui permet de sortir du jeu. Elle disait : la dépendance et la subordination. Deux mots, accolés comme des synonymes. Ce sont eux qu'il faut séparer, et toute la topologie des dominations tient dans cette séparation. La dépendance n'est pas la subordination. La dépendance est un fait biologique, universel, antérieur à toute culture, et elle n'est pas une oppression : l'enfant du parent aimant est intégralement dépendant et n'est pas subordonné, parce que sa dépendance est accueillie comme un besoin, jamais convertie en levier. La subordination commence à la conversion : quand la dépendance devient un instrument de pouvoir, quand le besoin de l'enfant devient le moyen de le contraindre, quand une asymétrie de fait se fige en hiérarchie de droit. La dépendance est donnée. La subordination est construite, et ce moment de construction est historique, culturel, variable selon les sociétés et les familles, c'est-à-dire, et c'est toute la bonne nouvelle, défaisable.
La clinique le dit d'ailleurs mieux que la thèse de l'origine. Des adultes défaillants exploitent le mode par défaut : mais exploiter suppose un terrain distinct de son exploitation, comme la confiance est distincte de l'abus de confiance. Si la dépendance était en elle-même la domination, il n'y aurait rien à exploiter, le mal serait déjà fait par la naissance, et le parent le plus aimant serait un dominateur au même titre que l'autre. Le verbe, à lui seul, range celui qui l'emploie de mon côté de la distinction. Le point zéro du vivant en nous est biologique, c'est la néoténie, et il est innocent. Le point zéro des systèmes de domination est le figement d'une asymétrie en pouvoir, et ce point-là est historique, jamais seulement biologique. Chercher l'origine des dominations dans la biologie, c'est chercher la source d'un fleuve dans la pluie : ce n'est pas faux, c'est sans objet. La pluie tombe partout. Les fleuves, eux, ont des lits, et les lits ont une histoire. Mon camp n'y gagne d'ailleurs rien : l'enfantiste qui joue au jeu de l'origine arrive avant tout le monde, puisque rien n'est plus ancien que la dépendance du nouveau-né, et au bout du chemin il trouve de la pluie.
Ce désaccord est un désaccord de topologie entre deux descriptions du même paysage. La néoténie est vraie, et vraie précisément comme description du terrain. La divergence tient à un seul mot, origine, et ce texte doit à cette réponse son passage le plus important.
« Au départ » peut dire trois choses, qu'il est temps de trier, comme plus haut « le patriarcat, c'est les hommes ». Le plus ancien : cette lecture a perdu deux fois, contre la régression qui ne s'arrête nulle part, puis contre le scalpel, le plus ancien en nous étant une dépendance, pas une domination. Le plus générateur, un système qui produirait tous les autres : cette lecture-là ne perd jamais, c'est la langue croisée plus haut, celle qui redécrit tout dans son vocabulaire, et je lui ai opposé un terrain et un falsificateur, pas une réfutation. Le plus prioritaire enfin, la lutte à mener d'abord, et c'est au fond ce que dit Delphy, dont l'ennemi est principal sans être premier : lecture stratégique, non théorique, la plus coriace des trois, parce qu'elle ne se joue pas sur le terrain des preuves mais sur celui du carburant.
¹¹ Alice Miller, C'est pour ton bien, 1980 ; traduction française Aubier, 1984.
V. L'édifice sans première pierre
Que devient la conversation du fil, une fois tout cela déplié ?
Elle devient plus simple, d'abord. Le patriarcat existe, il est ancien, transversal, et son dividende est réel. L'adultisme existe, il est plus ancien encore dans ses matériaux, puisqu'il fige une dépendance vieille comme l'espèce. Le racisme, le validisme, la domination de classe existent, avec leurs histoires propres. Aucun de ces systèmes n'a engendré les autres, et tous se prêtent main-forte : le patriarcat recrute l'adultisme quand il fait taire l'enfant qui parle, l'adultisme recrute le patriarcat quand il enseigne aux garçons la domination et aux filles le service, et le sociologue Manfred Liebel¹² a montré que l'adultisme n'arrive jamais seul, toujours déjà croisé avec la classe, la race, le genre, un axe parmi les axes. L'image juste tient moins de la généalogie, avec sa racine et ses branches, que du réseau : des systèmes distincts, imbriqués, qui échangent des services, et qu'on peut attaquer par n'importe quel nœud sans avoir à établir lequel est venu en premier. Le réseau, lui non plus, ne doit pas devenir une langue, et il a son test : une racine unique prédit que les dominations covarient sur le temps long, avec des retards et des médiations, mais sans jamais durablement diverger ; le réseau prédit qu'elles peuvent évoluer en sens contraires, l'une reculant pendant qu'une autre avance. Si l'histoire ne montrait nulle part de telles divergences, la racine marquerait un point contre moi. Et je crois qu'elle en montre : en France, un demi-siècle de conquêtes féministes a précédé la simple interdiction, votée en 2019, de frapper un enfant au titre de l'éducation. Une domination reculait ; l'autre tenait bon. Et tient encore : la loi de 2019 ne prévoit aucune sanction, et plus de huit parents sur dix déclarent avoir eu recours à au moins une violence éducative dans l'année¹³, sans le moindre recul d'une édition à l'autre. On me répondra que la branche suivra le tronc, avec du retard ; mais un retard invocable indéfiniment, quel que soit le siècle écoulé, ramène la racine au rang de langue, celle qui ne peut pas perdre.
Cette topologie, je dois le dire avant qu'on me l'attribue, des femmes l'ont construite avant moi, et de l'intérieur du féminisme. Kimberlé Crenshaw en forgeant l'intersectionnalité¹⁴, Danièle Kergoat en pensant la consubstantialité des rapports sociaux¹⁵, qui interdit de les empiler comme des couches puisqu'ils se produisent les uns les autres, Patricia Hill Collins en nommant matrix of domination¹⁶, la matrice de la domination, et l'ironie du mot est délicieuse, une matrice qui n'est justement pas une origine mais une imbrication, un tissage sans première maille. Ce débat entre la racine et le réseau est un débat interne au féminisme, ouvert depuis quarante ans, et il penche depuis longtemps, sur le terrain théorique du moins, du côté du réseau. Je n'apporte pas une correction de l'extérieur. Je prends parti dans une discussion que d'autres ont ouverte, et j'y apporte une pièce venue de mon terrain : l'entretien partagé du silence autour des enfants.
La conversation devient plus exigeante, ensuite. Car la thèse matricielle a pour elle une force que le réseau n'a pas : elle mobilise, et le réseau mobilise mal. Une origine unique donne un ennemi unique, un récit, un sens de l'histoire, une préséance qui ordonne les énergies. Le réseau n'offre rien de tel : pas de lutte mère, pas de front principal, pas de grand soir où la première pierre tombe et tout l'édifice avec elle. Renoncer à la matrice, c'est renoncer à un carburant. Je ne connais pas de mouvement de masse qui ait marché longtemps sans mythe d'origine, et ceux qui me lisent depuis un moment savent que je ne méprise pas ce besoin : le système nerveux militant a des raisons que la topologie ne connaît pas.
Mais je sais aussi ce que coûte le carburant. La matrice incline à la préséance : celui qui tient l'origine tient l'ordre des priorités, et les luttes des autres deviennent des annexes de la sienne. On peut tenir une analyse matricielle et militer horizontalement, des féministes le font tous les jours ; l'inclinaison est une pente, et les pentes se remontent. Reste que la pente descend toujours du même côté : vers la pyramide, une cause au sommet, les autres en dessous, sommées de s'aligner. Et une pyramide, même dressée pour la bonne cause, reste la forme exacte de ce que nous prétendons défaire. Chaque fois qu'une structure verticale se présente, la même question revient : qu'est-ce que cela donnerait en horizontal ? En horizontal, cela donne des luttes fédérées sans préséance, un féminisme et une critique de l'adultisme qui n'ont pas à s'ordonner l'un à l'autre pour marcher ensemble, et des alliés qui peuvent se dire, comme dans ce fil, la cible commune, sans avoir à trancher qui a commencé.
Reste la question que je n'ai pas résolue. L'interlocutrice du fil tient sa matrice, et sa colère mobilise. La clinique tient la sienne, et elle soigne. Moi je tiens mon réseau sans origine, et je vois bien qu'il est plus juste, je vois moins bien qu'il fasse se lever qui que ce soit un matin de manifestation. Une lutte peut-elle se passer de mythe d'origine sans perdre sa force d'entraînement ? Ou faudra-t-il apprendre à faire ce que les mythes faisaient, donner une direction commune à des systèmes nerveux fatigués, avec autre chose qu'une première pierre à jeter ? Je ne sais pas encore. Le fil s'est terminé sur un poing levé partagé, et je me demande depuis ce qui s'est levé là, puisque ce n'était ni l'origine ni l'architecture. Peut-être la cible commune suffit-elle, là où le mythe manque. Un fil de commentaires est un échantillon bien mince pour en jurer. C'est un début de piste, pas une première pierre.
¹² Manfred Liebel et Philip Meade, Adultismus. Die Macht der Erwachsenen über die Kinder. Eine kritische Einführung ; adaptation française « Qu'est-ce que l'adultisme ? Le pouvoir des adultes sur les enfants », traduite par les auteurs, diffusée par l'OVEO.
¹³ Fondation pour l'Enfance et Ifop, Baromètre des violences dites éducatives ordinaires, troisième édition, avril 2026.
¹⁴ Kimberlé Crenshaw, « Mapping the Margins », 1991 ; traduction française « Cartographies des marges », Cahiers du Genre, 2005.
¹⁵ Danièle Kergoat, « Dynamique et consubstantialité des rapports sociaux », dans Elsa Dorlin (dir.), Sexe, race, classe, PUF, 2009.
¹⁶ Patricia Hill Collins, Black Feminist Thought, 1990 ; traduction française La pensée féministe noire, Remue-ménage, 2016.
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