La piscine (épisode 1)

Une histoire sur les archives de l'Éléphant, les souvenirs qu'on a vécus et ceux qu'on a reçus (Le Château de Lila, histoire 4, épisode 1)

Livres #transmission #héritage #éléphant #singe #Chien #Neurobiologie #Gouvernance intérieure #Parentalité #Châteaux intérieurs
La piscine (épisode 1)

Dans la poitrine de chaque enfant, il y a un château. Et dans ce château vivent cinq gardiens : le Chien, la Tortue, le Singe, l'Éléphant et le Hibou. Chacun fait son travail. Chacun a ses raisons. Chacun a son histoire. Cette histoire parle de l'Éléphant. Elle est écrite pour les 6-8 ans.


C'est un mardi matin ordinaire.

La maîtresse est debout devant le tableau. Elle sourit d'une façon particulière. Le genre de sourire qui dit : j'ai quelque chose à annoncer.

Toute la classe se redresse.

"Jeudi prochain, nous allons à la piscine."


Dans la classe, vingt châteaux s'allument en même temps.

Mais pas de la même façon.


Dans le château de Lila, une lumière s'allume dans la grande bibliothèque.

L'Éléphant lève la tête. Il sait exactement quel livre chercher.

Il traverse les longues rangées d'étagères. Il s'arrête. Il pose sa trompe sur un livre épais, tout gondolé.

La piscine. L'année dernière.

Il l'ouvre.


Les pages sentent le chlore et la crème solaire. On y voit le toboggan bleu. L'eau qui éclabousse. Le maître-nageur qui disait "on y va !" Les pieds de Lila qui claquaient sur le carrelage mouillé. Le goûter après, le jus d'orange dans un gobelet en plastique.

L'Éléphant sourit. C'est un bon livre.


Dans la Salle des Banquets, le Singe a entendu.

Il bondit sur la table. Il attrape les images qui sortent de la bibliothèque. Le toboggan. L'eau. Le jus d'orange.

Encore. On y retourne. Jeudi.

Il farfouille déjà dans sa besace. Le maillot de bain. Les lunettes de piscine. Les tongs.

Mais où est-ce que c'est passé !?


Lila lève la main très haut.

"Maîtresse ! L'année dernière il y avait un toboggan !"

"Il y sera encore cette année," dit la maîtresse.

Lila se retourne vers sa voisine. Elle ne dit rien.


Deux rangs derrière, Léo n'a pas levé la main.

Dans son château, l'Éléphant a ouvert un livre différent.

Un livre fin. Avec une seule page. Une page froissée, un peu abîmée.

L'été d'avant l'école. La rivière chez papy. Léo qui glisse sur une pierre. L'eau froide qui referme au-dessus de sa tête. Les deux secondes d'avant que papy le rattrape.

L'Éléphant referme doucement le livre. Mais le Chien est déjà debout sur les remparts.

Il reconnaît quelque chose dans ce mot : piscine. L'eau froide. La perte d'appui. Ce moment où le sol n'est plus là sous les pieds.


Léo regarde ses mains posées sur la table.

"Maîtresse."

Quelque chose dans sa voix est serré.

"Est-ce qu'on est obligé d'aller dans l'eau ?"

La maîtresse le regarde. Elle a entendu la tension sous les mots.

"On verra ensemble ce qui est possible pour chacun," dit-elle doucement.


À côté de la fenêtre, Mia n'a rien dit non plus.

Dans son château, l'Éléphant cherche dans les étagères. Il cherche un livre sur la piscine. Sur l'eau.

Il ne trouve pas de livre écrit par Mia.

Mais il trouve autre chose.

Un livre plus ancien. Une couverture usée. Une écriture qu'il ne reconnaît pas.

Ce livre, Mia ne l'a pas vécu. Il lui a été donné. Depuis longtemps. Sans qu'elle sache d'où il vient.

L'Éléphant l'ouvre avec précaution. Les images à l'intérieur sont floues. L'eau. Quelque chose de grave. Une absence.


Dans le château de Mia, le Chien s'est levé. Sans vraiment savoir pourquoi.

Mia regarde par la fenêtre. Elle pense à autre chose. Ou elle essaie.


Au dernier rang, Bally se penche vers son voisin.

"T'as déjà été à la piscine ?"

"Ouais, plein de fois," dit le voisin.

Bally hoche la tête. Lui, non. Jamais.


Dans son château, l'Éléphant tient un stylo. Les étagères de Bally sur ce sujet sont vides. Pas de livre. Pas d'archive.

Juste une page blanche qui attend.

Dans la Salle des Banquets, le Singe trépigne. La piscine. L'eau. Les autres enfants. Tout ça ensemble. Quelque chose d'inconnu et d'excitant en même temps.

Sur les remparts, le Chien est assis. Les oreilles dressées. Il ne connaît pas ce territoire. Il surveille.


Bally sourit quand même.

"Ça fait peur ou c'est bien ?"

"Les deux," dit le voisin.

"Ah."


Ce soir-là, chez Lila.

Avant même d'avoir enlevé son manteau, elle dit :

"On va à la piscine jeudi !"

Sa maman lève les yeux. Son papa pose son livre.

"Ah oui ?"

"Il y a le toboggan bleu encore ! La maîtresse elle a dit !"

Elle lance son cartable sur le canapé. Elle fait semblant de plonger dans la moquette.

"Plouf !"

Ses parents rient.


Dans le château de Lila, l'Éléphant a reposé le livre sur l'étagère du bas. À portée de main. Pour les jours qui viennent.

Le Singe fait de la brasse au milieu de la grande table des Banquets. Équipé de sa bouée et de son masque tuba. Il nagera peut-être jusqu'à jeudi.


Léo aide à mettre la table. Il pose les verres. Il s'arrête.

"Papa. À la piscine, je suis obligé d'aller dans le grand bain ?"

Le papa pose le plat sur la table.

"Pourquoi tu demandes ça ?"

"On y va jeudi avec la classe."

Le papa s'assoit. Il regarde Léo.

"Tu te souviens de la rivière chez papy ?"

Léo hoche la tête. Tout petit.

"Ton Chien s'en souvient aussi."

"Il s'arrête pas d'y penser."

"Je sais. C'est son travail."

Le papa pose la main sur l'épaule de Léo.

"Tu veux qu'on en parle à la maîtresse demain matin ? On peut y aller ensemble avant que la classe commence."

Léo réfléchit.

"Elle va dire quoi ?"

"Je sais pas. Mais ça vaut le coup qu'elle sache."

Léo hoche la tête. Un peu plus grand cette fois.


Dans le château de Léo, le Chien est toujours sur les remparts. Mais il a entendu quelque chose. Quelqu'un sait. Ce n'est plus un secret porté seul.


Mia mange sa soupe. Elle ne dit rien sur la piscine.

Mais sa maman voit quelque chose. La façon dont Mia tient sa cuillère. Un peu serrée.

"Ça va, ma puce ?"

"Ouais."

Un temps.

"On va à la piscine jeudi."

La maman pose sa cuillère.

Quelque chose se fige sur son visage. Très vite.

"La piscine."

"Avec la classe."

La maman hoche la tête. Lentement.

"Fais attention quand même. L'eau..."

Elle s'arrête.

"L'eau c'est quoi, maman ?"

La maman cherche ses mots.

"L'eau, ça peut être traître. Il faut faire attention."

Mia soupire doucement.

"Je sais maman. Tu me l'as déjà dit."


Mia finit sa soupe.

Dans son château, l'Éléphant tient toujours le vieux livre. Celui à la couverture usée. Celui qu'il n'a pas écrit.

Il y ajoute une nouvelle page ce soir.

La maman qui s'arrête au milieu de sa phrase.

Il ne sait pas encore d'où vient ce livre. Mais il le garde. Il garde tout.

C'est son travail.


Le soir, quand tout le monde est couché, le Chien de Mia scrute les ombres de la nuit. Les yeux bien ouverts.


Jeudi, ils iraient tous à la piscine.

Chacun avec son Éléphant. Chacun avec ses pages. Et avec l'élan du Singe et la vigilance du Chien.


Note pour les parents

L'Éléphant à 6-8 ans : scripteur et héritier

À cet âge, l'Éléphant fait deux choses en même temps. Il écrit les premières archives personnelles complexes : l'école, la cour de récréation, les amitiés, les premières peurs et les premières fiertés. Et il reçoit, sans filtre, des archives héritées depuis la famille.

Ces archives héritées ne ressemblent à rien de vécu. L'enfant a peur de l'eau sans s'être jamais noyé. Il est anxieux dans les espaces fermés sans avoir jamais vécu de traumatisme. Son Éléphant porte des livres dont il n'est pas l'auteur, transmis par les émotions, les réactions, les mises en garde des adultes qui l'entourent. Les enfants ne reçoivent pas seulement des mots. Ils reçoivent l'état du corps qui les dit. Un parent qui dit "fais attention, l'eau c'est traître" avec une tension dans la voix transmet autre chose que le sens des mots.

Ce qu'on peut faire

Rien ne sert de nier ou de minimiser. "Mais non, c'est pas dangereux" ne parle pas à l'Éléphant. Il parle à la peur, pas à la bibliothèque.

Ce qui aide : nommer le livre hérité sans le dramatiser. "Dans notre famille, on a toujours été prudents avec l'eau. Tu sais pourquoi ?" Parfois on sait. Parfois on ne sait plus. Mais nommer l'existence du livre, c'est déjà aider l'enfant à comprendre que cette peur lui a été donnée, et qu'elle n'est pas forcément la sienne.

Il y a une différence importante entre nommer le livre et le rouvrir. "Dans notre famille on a eu peur de l'eau, et c'est compréhensible" donne à l'enfant une explication sans lui transférer le poids. "Fais attention, l'eau c'est traître" dit avec tension rouvre le livre et y ajoute une page. L'intention est la même, la bienveillance est réelle, mais l'état du corps qui porte les mots compte autant que les mots eux-mêmes.

Certaines peurs semblent même antérieures à tout souvenir transmis, venues d'avant les mots, d'avant les générations qu'on a connues. L'Éléphant garde parfois des livres dont personne dans la famille ne connaît plus l'auteur.

Et jeudi, que va-t-il se passer ?

La suite dans l'épisode 2.


Cette histoire fait partie de la série Les Châteaux Intérieurs, pensée pour accompagner les enfants de 6 à 25 ans à reconnaître ce qui se passe dans leur château quand les émotions prennent toute la place. Tu peux retrouver les histoires précédentes de Lila ici : Maintenant ! et La cabane au trésor.

Parce que changer le monde passe par se changer soi-même.

Ces histoires s'écrivent avec vous. Si vous avez vécu un moment avec votre enfant où un gardien a pris toute la place, racontez-le moi en commentaire ou par message. L'âge, la situation, ce qui s'est passé. Les prochaines histoires naîtront peut-être de là.

Si ce texte t'a touché ou fait réfléchir, partage-le à quelqu'un pour qui il pourrait résonner. Et si tu veux recevoir les prochains articles directement, la newsletter est par ici.

La suite, le jour de la piscine, est dans l'épisode 2.

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