Il faut lire l'éditorial de Caroline Fourest sur Rima Hassan avec une certaine lenteur. Pas pour en savourer la prose, mais pour voir le mécanisme. Parce que ce texte est exemplaire d'une technique précise, rodée, reproductible : la fabrique du discrédit. Une technique qui se présente comme de l'information, qui emprunte les gestes du journalisme, et qui assemble en réalité quelque chose d'entièrement différent.
L'enjeu ici n'est pas de défendre Rima Hassan. Ni de défendre LFI. L'enjeu est de nommer ce qui se passe dans ce type de texte, parce que ne pas le nommer, c'est lui laisser le terrain.
Premier geste : l'amalgame comme méthode
L'article mêle trois dossiers distincts.
Le premier : une garde à vue pour apologie du terrorisme, liée à un tweet citant Kozo Okamoto, révolutionnaire japonais impliqué dans l'attentat de Tel-Aviv de 1972. Affaire judiciaire en cours, faits contestés, procédure ouverte. Le deuxième : la découverte, lors de cette garde à vue, de traces de substances dans un contenant de CBD. Le troisième : des messages privés anciens, remontant à la fin des années étudiantes de l'eurodéputée, révélant une consommation évoquée de cocaïne, d'ecstasy et de mélanges, issus d'une enquête de Franc-Tireur conservée depuis septembre 2025 et publiée en réaction aux déclarations de l'avocat.
Trois dossiers. Trois temporalités. Trois niveaux de preuve. Trois régimes juridiques distincts.
Fourest les tresse ensemble en quelques paragraphes. Le résultat produit une impression de cohérence cumulative : chaque élément semble confirmer les autres, chaque couche semble épaissir la précédente. Le lecteur sort de là avec le sentiment d'une vérité massive, évidente, accumulée. Mais ce sentiment est construit, pas démontré. Il résulte du montage, pas des faits.
Ce qui rend l'amalgame particulièrement efficace, c'est que chaque pièce est présentée dans sa version la plus chargée. Fourest écrit que la police a trouvé "du CBD et de la drogue de synthèse" dans le sac de l'eurodéputée. La conférence de presse du lendemain a donné une image plus précise : deux contenants de CBD achetés légalement en Belgique, des traces de substances de synthèse dans l'un d'eux, en quantité infime et de nature encore indéterminée, un test urinaire ne révélant aucune trace de consommation. Cette différence factuelle fait partie du travail d'assemblage.
Sur l'immunité, même procédé. L'avocat de Rima Hassan ne conteste pas simplement la garde à vue : il conteste le mécanisme juridique utilisé pour la rendre possible. Le parquet a recouru à une enquête de flagrance, procédure qui suppose, par définition, un acte délictueux en train de se commettre ou venant tout juste d'être commis. Ce mécanisme permet de placer un eurodéputé en garde à vue sans avoir à solliciter formellement la levée de son immunité parlementaire auprès du Parlement européen. Le problème est le suivant : le tweet date du 26 mars, l'enquête de flagrance a été ouverte le 27 mars, et le parquet savait déjà, avant même le début de la garde à vue, que le tweet avait été supprimé. La présidente du Parlement européen, Roberta Metsola, a jugé la situation suffisamment sérieuse pour contacter les autorités françaises et demander des explications. Fourest consacre deux mots à tout cela : "La justice tranchera."
On peut trouver l'argument de la défense peu convaincant. On peut estimer que l'immunité parlementaire ne devrait pas protéger des tweets d'apologie du terrorisme. Ces positions sont défendables. Mais les formuler supposerait de les poser, de les argumenter, d'entrer dans le détail. Ici, la question n'est même pas posée. Elle est escamotée, et l'amalgame peut continuer à fonctionner.
C'est la technique. Elle ne ment pas, elle assemble. Elle ne falsifie pas, elle choisit la version la plus chargée de chaque fait, les dispose dans le bon ordre, et laisse le lecteur conclure seul.
Deuxième geste : le lexique animalisant
"La meute." "La horde d'excités." "Les abeilles de la ruche populiste." "Le fiel factieux." Ces formules apparaissent dans les trois premiers paragraphes de l'éditorial.
La fonction de ce vocabulaire est précise : sortir l'adversaire du champ du débat rationnel. Nommer des personnes comme une meute ou une horde, c'est les déplacer du registre des acteurs politiques dotés de raisons et d'arguments vers le registre de l'instinct, du grégaire, du dangereux par nature.
On ne débat pas avec une meute. On ne répond pas à une horde. On les contient, on les dénonce, on les signale.
Le résultat est que toute position adverse devient illisible. Quiconque défend Rima Hassan, conteste la procédure, ou questionne la légitimité de la garde à vue devient automatiquement membre de la horde, animal parmi les animaux. La critique est neutralisée avant d'être formulée, disqualifiée par appartenance supposée plutôt que par argument.
C'est efficace. C'est aussi profondément anti-intellectuel, venant d'une publication qui se réclame de la raison comme combat.
Troisième geste : le devoir citoyen comme couverture
Fourest annonce que Franc-Tireur va publier les messages privés anciens de Rima Hassan, ceux dans lesquels elle évoque sa consommation de drogues dures pendant ses années étudiantes. La justification donnée est la suivante : puisque l'avocat a nié publiquement lors d'une conférence de presse, le journal est fondé à contrecarrer ce déni par des preuves. Et cette décision est habillée d'une phrase qui mérite qu'on s'y arrête : "afin que le citoyen puisse juger", "pour que le citoyen ne soit pas dupé".
Le citoyen. La formule est ancienne, noble, respectable. Elle convoque la démocratie, la transparence, la responsabilité publique.
Elle fait aussi autre chose : elle transforme un choix éditorial partisan en service public. Elle déplace la question de "est-il légitime de publier ces messages pendant une procédure judiciaire en cours ?" vers "comment informer correctement le citoyen ?". La première question disparaît derrière la seconde. Et avec elle, la possibilité d'un débat honnête sur ce choix.
Publier des messages privés remontant à la jeunesse d'une personne, pendant qu'une procédure judiciaire la concernant est en cours, pour étayer une thèse sur sa crédibilité présente : c'est un choix éditorial lourd. Il peut se défendre. Mais il faudrait l'assumer comme tel, frontalement, sans l'envelopper dans une rhétorique civique qui en dissimule la nature.
Le "devoir d'informer" est souvent le nom que le journalisme partisan donne à ses décisions les plus contestables.
Ce que ce texte révèle
Rien dans l'éditorial de Fourest ne permet de dire qu'il est faux. Il n'est pas non plus vrai au sens où l'entend le journalisme d'investigation. Il est orienté, dans le sens technique du terme : chaque fait sélectionné, chaque formulation choisie, chaque ellipse consentie pointe dans la même direction.
Ce type de texte prospère sur une confusion entretenue entre deux genres pourtant distincts : le pamphlet et l'article d'information. Le pamphlet assume sa partialité, revendique son point de vue, attaque ouvertement. L'article d'information prétend à la neutralité, cite ses sources, distingue les faits des commentaires. L'éditorial de Fourest fait les deux en même temps, empruntant à chaque genre ce qui lui est utile et abandonnant ce qui le contraint.
Le résultat est un objet rhétorique redoutable, précisément parce qu'il est difficile à saisir. Trop partisan pour être de l'information, trop sourcé pour être rejeté comme simple propagande.
Il fonctionne parce que le lecteur n'est pas outillé, en général, pour distinguer le registre de la preuve du registre de l'insinuation. Parce que l'accumulation produit un effet de vérité que les faits individuels ne garantissent pas. Parce que le lexique animalisant active quelque chose d'émotionnel avant que la raison entre en jeu.
Ce qui vaut pour cet éditorial vaut pour d'autres. Chaque fois qu'un texte mêle des dossiers hétérogènes pour produire une impression de cohérence, chaque fois que le vocabulaire sort l'adversaire du champ du débat, chaque fois que le "devoir d'informer" justifie ce qu'il devrait questionner, la même mécanique est à l'œuvre. La technique ne porte pas de carte d'adhérent. La reconnaître, c'est au moins se donner la possibilité de ne pas en être le lecteur prévu.
Cet article s'inscrit dans le travail du Traité de Politique Intérieure, une série qui explore les mécanismes du système nerveux à toutes les échelles, de l'intime au politique. Si la question de la manipulation des émotions en politique t'a parlé, tu peux aller plus loin avec L'allumette et la poudre, qui observe 24 heures de contagion émotionnelle en temps réel sur un fil de commentaires politiques, ou avec La voix qu'on n'entend pas, sur le Chien qui tranche avant qu'on ait pu lire le programme.
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