Tenir sa place

Sans prendre celle de l'autre

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Tenir sa place

Un réservoir percé

La réunion durait depuis une heure quand il a senti la chose se mettre en place. Un point d'organisation, presque rien : un calendrier, une manière de procéder. Il avait un avis, argumenté, qu'il croyait juste. En face, une femme tenait l'avis contraire avec fermeté, sur le ton de quelqu'un qui a souvent dû hausser la voix pour qu'on l'écoute. Rien d'inhabituel.

Pourtant, à mesure qu'il défendait sa position, ses forces s'écoulaient comme d'un réservoir percé. Deux phrases lui pesaient autant que dix d'ordinaire. Sous la table, sa main se crispait, comme pour se préparer au combat. Dans sa tête, il se voyait hausser le ton, tenir sa phrase jusqu'au bout. Rien de cela n'a eu lieu : tout est resté sous contrôle. À la fin, il a lâché. Pas convaincu : épuisé. Rentré chez lui, il a dormi deux heures en plein après-midi.

Il connaît cette fatigue. Elle ne le prend pas devant toutes les femmes. Devant celles qui lui rappellent, avec plus ou moins de sévérité, qu'il est un homme. Devant celles avec qui le désaccord devient frontal. Et, plus étrangement, devant celles qui le regardent avec intérêt. Ce dernier cas le déroute, parce qu'il n'y a là aucune attaque. Il y lit un indice. Ce qui le met en difficulté n'est pas l'hostilité de l'autre. C'est d'être vu comme homme, quelle que soit l'intention du regard.

Mais alors, que contient ce regard ? Un homme, et l'histoire de tous les hommes ? Il suffit qu'un regard se pose sur lui pour qu'il se sente rejoint par tous ces hommes. Il le sent dans son corps. Il porte un tort qu'il n'a pas commis, et lorsqu'il s'y arrête, il reconnaît la culpabilité.

Un tort qui le précède

Ce tort, il ne le discute pas. Des siècles d'un ordre ont donné aux hommes la parole, la propriété, le dernier mot, et aux femmes ce qu'ils voulaient bien concéder. As-tu déjà entendu parler du dividende patriarcal ? La sociologue Raewyn Connell désigne ainsi ce que chaque homme retire de cet ordre : une rue plus sûre, une écoute acquise d'avance dans les réunions, une voix qu'on croit d'emblée. Il en profite, et il le sait.

Une lecture simple se présente alors : la fatigue ne serait qu'un sevrage, celui d'un homme à qui l'écoute n'est plus acquise d'avance. L'hypothèse ne suffit pas à expliquer l'épuisement. La fatigue le prend aussi devant un regard intéressé, là où rien ne lui est retiré. Qu'une femme le contredise ou s'intéresse à lui, c'est la même interdiction : répondre, quoi qu'il réponde, lui semble déjà de trop.

Il s'interroge plutôt sur la manière dont il porte ce tort.

Une main attachée

Face à un homme qui défend fermement sa position, il riposte. Il le trouve guerrier, et il se sent le droit d'être guerrier en retour. Le combat est rude, parfois déplaisant, mais lisible. Deux voix portent, et le désaccord se tranche à la fin, ou reste ouvert, entre égaux.

Face à une femme qui porte sa voix avec la même fermeté, quelque chose change. Il la trouve tout aussi guerrière. Mais il ne s'accorde pas le droit de riposter. Une règle installée, qu'il applique à la lettre : devant elle, recevoir. Écouter, concéder, comprendre. Ne rien renvoyer.

Le chien de garde qui veille en lui connaît la muselière.[1] Il l'a déjà subie ailleurs, pour d'autres raisons : la menace vue, l'envie de répondre, et la sangle qui tient. Celle-ci a une autre texture. Elle doit moins à la peur d'abîmer un lien qu'à un verdict rendu avant l'audience, selon lequel il n'aurait pas tout à fait le droit, à cause de ce qu'il est, de tenir sa position.

D'où la fatigue. Il mène deux combats à la fois. Le premier, dehors, se joue sur un calendrier. Le second se livre devant un tribunal intérieur. Défendre une idée en se concédant en silence qu'il n'a peut-être pas le droit de la défendre, voilà ce qui vide le réservoir. La fuite est en lui.

Projeter et recevoir

Une vieille carte aide à lire ce qui se passe là. Beaucoup de traditions distinguent deux énergies : l'une projette, s'avance, va vers ; l'autre reçoit, accueille, écoute. Le taoïsme les nomme yang et yin, et l'usage courant les dit masculine et féminine. Les mots sont piégés, il faut les désamorcer avant de s'en servir. Ces énergies sont dites genrées par convention, héritage d'une culture qui a longtemps distribué les rôles. Elles n'appartiennent à aucun sexe. Chaque personne a les deux en elle, dans des proportions qui varient selon les jours, les lieux, les liens. Une femme qui défend fermement sa position mobilise une énergie dite masculine sans cesser d'être une femme. Un homme qui écoute mobilise une énergie dite féminine sans cesser d'être un homme. La carte décrit des mouvements, et laisse la biologie des corps en paix.

Lue ainsi, la scène de la réunion s'éclaire. Face à un homme qui projette, il projette en retour, et deux énergies qui s'avancent se rencontrent. Face à une femme qui projette, il s'interdit de projeter. La main crispée sous la table, c'était cela : l'énergie qui voulait s'avancer, retenue au dernier moment. Il ne lui reste que l'énergie qui reçoit, et celle-ci reçoit tout, le désaccord, la fermeté, le ton, sans rien pouvoir renvoyer. L'élan retenu ne disparaît pas pour autant. Il se retourne contre lui. Devant une femme qui le regarde avec intérêt, c'est la même retenue : l'élan qui voudrait répondre au regard s'arrête à mi-chemin.

La règle qu'il applique est une assignation de genre. Parce qu'elle est femme, il s'impose le pôle qui reçoit et lui abandonne l'autre. Il croit honorer le droit de cette femme à la parole ; il reconduit, à l'envers, la vieille distribution des rôles qu'il pensait refuser.

Comment se servir des deux pôles de la carte, pour que deux personnes puissent projeter et recevoir, chacune à son tour, et parfois en même temps ?

Une seule chaise

Pour l'instant, le tribunal intérieur s'y oppose, avec une méthode précise, celle du tour de parole. Une voix parle au nom des femmes : assez, c'est notre tour. Une autre répond : après tout ce qu'elles ont subi, tais-toi. Une troisième proteste : moi aussi, j'ai droit au chapitre. Elles se disputent, et s'accordent sur l'essentiel : il n'y aurait qu'une chaise, et toute la question serait de savoir qui s'y assoit.

C'est une architecture verticale. La parole y devient une ressource rare, qu'on obtient aux dépens d'un autre, une file d'attente au pied d'une estrade. Et la même file se forme deux fois, en lui entre ses voix, et dans la salle de réunion entre elle et lui. Tant que le désaccord se joue dans cette logique, une voix doit se taire pour que l'autre existe, et chaque prise de parole s'arrache.

Une question presque naïve se pose alors : et si l'on ajoutait des chaises ? Autant que nécessaire. La voix qui réclame son tour, celle qui rappelle l'histoire, celle qui veut son droit au chapitre : chacune assise, chacune entendue, aucune sur l'estrade. Quel combat se mène chez la femme d'en face, combien de voix s'y disputent la parole, il l'ignore, et c'est le sien qui le préoccupe. Tout commence en lui. Tant que ses voix se battent pour un seul siège, il ne sait pas s'asseoir à sa juste place dans la salle de réunion. Soit il prend la chaise, soit il la cède.

Un.e ou tous.tes

Le tribunal commet aussi une confusion d'échelle. « Après tout ce qu'elles ont subi. » Qui, elles ? La femme assise en face, avec son avis sur le calendrier ? Ou les femmes, toutes, depuis toujours ? La même question vaut pour lui. Est-ce un homme qui défend sa position sur un calendrier, ou les hommes, tous, depuis toujours, qui comparaissent à travers lui ?

Le tort est collectif et historique. Le désaccord se tient entre deux personnes, ici, un mardi. Les échelles se répondent dans un sens comme dans l'autre. Ce qui se joue dans un corps social se rejoue dans une conversation, et dans la conversation intérieure. Elles ne se confondent pas pour autant. Quand il cède à une femme sur un point où il croit avoir raison, il ne répare rien envers les femmes. Il fausse une conversation, et le tort reste entier. Il peut d'ailleurs avoir tort sur le calendrier, et l'apprendre de la discussion. Céder parce qu'il est convaincu ferait honneur au désaccord. Céder par honte l'empêche d'avoir lieu.

Trois questions séparent ce que le tribunal confond. Qui bénéficie ? Lui, en partie, puisque le dividende lui revient. Qui agresse ? Pas lui, pas dans cette salle. C'est pourtant sur cette question que le tribunal le rattrape. Face à un homme, hausser le ton pour défendre sa position s'appelle riposter. Face à une femme, le même geste, dans sa tête, s'appelle agresser. La frontière existe, mais elle ne se réduit pas au genre : riposter vise une position, agresser vise une personne. Venant d'un homme, un ton haussé n'a pas le même poids ; l'effet compte autant que l'intention, et c'est là que la retenue garde sa part de justesse. Mais la main crispée sous la table, il l'avait classée d'avance du mauvais côté, sans examen, et il l'a retenue.

Qui entretient ? La question le concerne comme elle concerne chacun, et elle trouve sa réponse dans ce qu'il fait. Fondre les trois en une seule réponse, « tu es un homme, donc », a un nom : la tentation matricielle. Il la reconnaît sans peine quand elle vise les autres. Il constate qu'il la pratique contre lui-même, dans sa cacophonie silencieuse, à chaque désaccord.

Ce qu'il est, ce qu'il a fait

Quand il se demande sur quoi porte ce tort qu'il ressent, un acte ou ce qu'il est, il répond sans hésiter : ce qu'il est.

La réponse déplace le diagnostic. La culpabilité juge un acte, reconnaît une faute et la condamne. Elle regarde en arrière. La honte pèse sur l'être. Elle n'a pas d'objet précis, et rien ne la soulage, puisqu'on ne cesse pas d'être ce qu'on est. Chez lui, l'une conduit à l'autre. L'acte à juger existe, c'est celui du groupe auquel il appartient. Il en endosse la culpabilité comme si l'acte était le sien. Et comme il ne trouve en lui aucun geste à condamner, le verdict se reporte sur ce qu'il est. La culpabilité qu'il reconnaissait change alors de nature : elle devient honte d'appartenance, le poids d'un groupe dont il fait partie, et dont il porte les archives.

Deux poids se sont ainsi fondus en un. Le premier est le tort historique. Il a des victimes, une histoire qu'on peut raconter, et il appelle réparation. Le second est la honte elle-même, posée sur ce qu'il est. Aucun geste ne la défait, puisqu'elle ne vise aucun geste. Mêlés, ils changent un tort réel en charge personnelle : chaque désaccord rouvre le procès, chaque concession alourdit la charge, et rien ne s'allège.

Culpabilité et honte ont un effet commun : elles figent. L'une condamne, l'autre écrase, et entre les deux, le corps s'immobilise. La main retenue, la position lâchée, les deux heures de sommeil en plein après-midi : c'était cela. Ni l'une ni l'autre ne répare. Seule la responsabilité répare, parce qu'elle passe par des actes. Figé, il plie ou il s'épuise, et aucun des deux ne fait un interlocuteur.

Les mains libres

Alors que faire du tort ? Porté sur le dos, le tort ne se répare pas. Il se répare en mouvement : des actes, des engagements, une manière de transmettre. Ce qu'il dit à un enfant de la place des filles et des garçons. Ce qu'il fait quand une femme se fait couper la parole en réunion. Ce qu'il refuse de laisser passer entre hommes, quand aucune femme n'est là pour l'entendre. C'est là que s'exerce la responsabilité, celle qui regarde devant et qui construit. Et pour se mettre en mouvement, il faut des mains libres, celles qu'il occupait à tenir la charge.

Et sur le calendrier ? La frontière entre riposter et agresser recouvre deux formes de pouvoir. Le pouvoir sur prend la chaise de l'autre. Le pouvoir d'être tient sa position, la porte, et laisse l'autre porter la sienne. Celui-là n'enlève rien à personne. Il connaît la différence, il sait qu'il a droit à sa chaise. Et pourtant, devant une femme qui porte sa voix, quelque chose en lui continue de confondre les deux : s'asseoir lui semble déjà prendre la place de l'autre. Sur le calendrier, le pouvoir d'être lui aurait suffi : dire son avis jusqu'au bout, et laisser un autre avis exister à côté.

Entier

Les jours où le tribunal suspend l'audience, ses voix cessent de se disputer la chaise. Assises, entendues, elles laissent place à une voix qui les rassemble. Elle porte, et s'appuie sur l'énergie qui écoute. Et elle dit à peu près ceci :

Le tort des hommes envers les femmes est réel, et il se répare en actes. Celui qui m'appartient ici, aujourd'hui, c'est de fausser la conversation quand je ne suis pas entier.

Ces trêves existent. Elles ne durent pas. Mais elles indiquent une direction, et la phrase pourrait être :

Le tort des hommes envers les femmes est réel, et il se répare en actes. Ce qui m'appartient ici, aujourd'hui, c'est de tenir ma place sans prendre celle de l'autre.

De l'une à l'autre s'ouvre une possibilité : être, tout en étant juste. Il devine aussi que les deux poids, une fois séparés, n'appellent pas le même geste. Le second tombera de lui-même, quand il cessera de le soulever. Le premier, lui, attend ses actes.


Cet article s'inscrit dans le cadre du Traité de Politique Intérieure. Les trois questions et la tentation matricielle sont déployées dans La tentation de l'origine.

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  1. Le chien de garde vient du bestiaire que l'auteur utilise pour lire le système nerveux comme un château intérieur avec ses cinq gardiens. Cette grille est née dans le Traité de Politique Intérieure. Le lecteur de La Souveraineté et le Pouvoir reconnaîtra peut-être d'autres Gardiens derrière les voix qui se disputent la chaise, et un trône derrière le siège. L'auteur n'avait pas prévu d'y passer. Libre à chacun d'y voir un hasard.↩︎

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