Rester ici

Le plan ruralités lu depuis la Méouge

Politique #ruralités #Méouge #La France insoumise #présidentielle 2027 #services publics #planification écologique

Dans la vallée de la Méouge, on n'est pas à plaindre, mais la vie n'y est pas toujours facile. Et de plus en plus, chaque plein se calcule.
Alors quand La France insoumise a publié le premier de ses plans thématiques, consacré aux ruralités, je l'ai lu avec une seule question en tête : qu'est-ce que ça changerait, ici ? Et, puisque la question est sérieuse, qu'est-ce qui reste à préciser ?
Un constat qui sonne juste
Le plan commence par ce que nous vivons. Des communes privées de moyens par la suppression de la taxe d'habitation et la baisse des dotations. Des commerces disparus : en 2021, 62 % des communes rurales n'en comptaient plus un seul, contre 25 % en 1980. Une voiture devenue aussi indispensable que ruineuse. Selon l'Insee, dans le rural éloigné des villes, un ménage motorisé sur six consacrait déjà en 2021 plus d'un mois de revenus par an au carburant, et une partie de l'arrière-pays provençal compte parmi les territoires les plus touchés. Aux prix du printemps 2026, ce serait plus d'un ménage motorisé sur cinq dans tout le pays.
Rien de tout cela ne tombe du ciel. C'est le fruit de choix politiques, ceux d'un néolibéralisme qui a fait passer la rentabilité avant le service public, la qualité de vie et les équilibres du vivant.
Et ce qui a été décidé peut être défait.
Habiter, et pas seulement être desservis
Le plan prévoit tout un dispositif itinérant : un bus des services publics qui réunirait impôts, assurance maladie et France Travail, des bibliobus, des consultations, des forums métiers. Le service public irait jusqu'au hameau le plus isolé.
Mais son cœur est ailleurs. Il veut stopper les fermetures et rouvrir : bureaux de poste, gares, écoles, Trésor public, guichets où l'on parle à quelqu'un. Il maintiendrait les écoles à classe unique, créerait des centres de santé où les médecins sont salariés, rouvrirait des pharmacies. Il propose d'aider les commerces à s'installer au village, jusqu'au prêt de locaux, et d'implanter des artistes sur le temps long.
L'itinérance complète l'implantation. Elle assure la continuité partout où un guichet n'a pas encore rouvert.
Habiter, c'est se loger et travailler sur place. Le plan propose des espaces de travail partagés, le soutien aux coopératives, des aides aux entreprises conditionnées au maintien de l'emploi local, et une garantie d'emploi au SMIC revalorisé pour les chômeurs de longue durée. Là où le logement est sous tension, il plafonnerait les meublés touristiques par des quotas.
Les cafés associatifs et les lieux pour les jeunes comptent parmi les mesures prioritaires, et c'est l'une des intelligences du texte. L'isolement abîme la santé bien avant qu'on ait besoin d'un médecin. Un lieu où l'on se retrouve fait déjà partie du soin.
Le plan promet aussi de rouvrir progressivement urgences, maternités et EHPAD publics, pour qu'aucun Français n'en soit à plus de trente minutes. Pour la vallée, la phrase a un sens très concret. Les urgences de Sisteron ferment la nuit depuis 2019. Il faut alors rouler jusqu'à Vaison depuis Séderon, jusqu'à Gap depuis Lachau : chaque fois une heure dix de route dans le noir. Rouvrir Sisteron la nuit rapprocherait déjà une bonne partie de la vallée de la promesse des trente minutes : un objectif simple, et vérifiable.
La sécurité, elle aussi, passe par une présence humaine. Là où d'autres promettent des caméras, le plan mise sur des gendarmes : il relance la création de brigades de gendarmerie de proximité, promises puis mises à l'arrêt, et prévoit de les former à l'accueil des victimes de violences sexuelles et discriminatoires. Un gendarme connaît les gens, se déplace, prend une plainte à quelques kilomètres de chez soi. Pour une femme victime de violences dans un hameau, c'est souvent la différence entre parler et se taire.
Ce que le plan dit à la Méouge
Certaines mesures semblent écrites pour la vallée.
L'eau, d'abord. Le plan veut une gestion publique et démocratique de la ressource, avec un ordre de priorité clair en cas de tension : les usages domestiques et l'agriculture qui nourrit. Dans une vallée qui porte le nom de sa rivière, et qui la voit baisser chaque été, cet ordre compte.
Les gorges, ensuite. Le plan reconnaît la surfréquentation des sites naturels fragiles et propose de sensibiliser, d'aménager, d'organiser l'accès pour éviter la saturation. Il veut aussi un logement digne pour les saisonniers et des véloroutes pensées pour les habitants autant que pour les visiteurs. Le tourisme comme ressource, sans que la vallée devienne un décor.
La terre, aussi. Ce plan n'est pas consacré à l'agriculture, mais il pose déjà des bases : circuits courts, marchés où producteurs et artisans locaux ont la priorité, petites unités de transformation pour valoriser ce qui pousse ici.
Les enfants, enfin. Le plan veut limiter le transport scolaire à quinze minutes en densifiant les établissements, et le rendre gratuit. Tout parent de la vallée sait combien de temps son enfant passe dans le car. En montagne, tenir cette promesse suppose de garder ou d'ouvrir des établissements dans de petits bourgs. C'est l'engagement le plus difficile à tenir ici, et c'est sur celui-là que le plan devra faire ses preuves.
La liberté et la limite
Le plan rend aux communes ce qu'on leur a retiré : des dotations rééquilibrées et indexées sur l'inflation, un fonds pour recruter, une ingénierie publique gratuite, un vrai statut pour les élus, la fin des fusions forcées. La commune redevient la cellule de base de la démocratie.
Il fixe aussi une limite : la règle verte, ne pas prendre à la nature plus qu'elle ne peut reconstituer. L'air, l'eau, la forêt, la terre agricole sont des biens communs, et aucune commune n'en est propriétaire. Cette limite protège les villages contre l'accaparement de l'eau, la spéculation sur les terres, les projets imposés par des intérêts privés.
Pour tenir ce cadre, le plan remplacerait les régions actuelles par des éco-régions, dessinées selon les bassins versants et les massifs. La Méouge y gagnerait. Aujourd'hui, la vallée est coupée entre deux régions : Séderon dans la Drôme, Barret dans les Hautes-Alpes. Son eau, elle, rejoint le Buëch puis la Durance, quelle que soit la préfecture. Une région dessinée par la rivière réunirait ce que la carte administrative sépare.
Reste la question qui inquiète un maire : qui décide ? Le programme national, L'Avenir en commun, y répond : impliquer pleinement les communes dans les décisions de la planification écologique, et créer des assemblées citoyennes régionales pour débattre des projets d'aménagement. La carte se dessine autour de la rivière ; on décide avec les communes de ses rives.
Vient enfin le zéro artificialisation nette des sols, le ZAN. On pourrait s'inquiéter que nos villages ne puissent plus bâtir trois maisons alors que les métropoles ont bétonné pendant cinquante ans. Le plan donne de quoi habiter d'abord ce qui existe : taxe progressive sur les logements vacants, réhabilitation, logement public, service public de la rénovation, nouvelles grandes surfaces soumises au ZAN. Chaque maison rouverte, c'est une famille installée sans un mètre carré de terre perdu. Je lis cette politique comme une lutte contre l'étalement, qui épargne la maison au cœur du village. Le programme national de 2025 le disait déjà en toutes lettres : stopper l'étalement urbain. Mais le plan ne prévoit pas, en l'état, de régime propre aux petites communes, et sur ce point j'attends du programme une parole plus nette.
Et qui paie ?
La question est sur beaucoup de lèvres, avec la dette en embuscade. La réponse est sur la table. En octobre, La France insoumise a présenté son budget pour 2027 : 106,4 milliards d'euros de recettes nouvelles, 81,7 milliards de dépenses nouvelles, et l'écart, 24,7 milliards, consacré à réduire le déficit, première étape pour stabiliser la dette en un quinquennat.
Ce budget finance ce que la vallée attend : un prix du carburant bloqué à 1,70 euro le litre, pris sur les marges des raffineurs, 3 milliards d'euros de plus pour les hôpitaux et au moins 10 000 soignants recrutés, la cantine scolaire gratuite, des moyens pour les pompiers et pour adapter les exploitations agricoles aux sécheresses. Bloquer le prix à la pompe ne met pas fin à la dépendance à la voiture. C'est un bouclier pour aujourd'hui, le temps que reviennent les trains, les cars et les services qui la rendront moins nécessaire.
Les recettes viennent de ceux qui ont le plus : un ISF climatique, la fin de la flat tax, une taxe sur les patrimoines de plus de 100 millions d'euros, une taxation renforcée des plus gros héritages. Le mouvement défend depuis 2022 un héritage maximal de 12 millions d'euros. La maison de famille n'est pas concernée : seuls les très grands patrimoines le sont.
Rouvrir une école, salarier un médecin, rénover une maison vide : cet argent-là reste dans la vallée. Une école rouverte plutôt qu'un dividende de plus.
Deux récits, un choix
Le plan nomme la bataille qui se joue pour les campagnes. L'extrême droite vend un terroir de carte postale, une France immobile que menaceraient l'étranger, les femmes libres, les personnes LGBTI. Elle finance des banquets et des réseaux d'influence. Et pendant ce temps, à Paris comme à Bruxelles, elle soutient les politiques qui ferment nos services.
Face à elle, le plan parle d'une « Nouvelle France rurale ». On dira que c'est un fantasme contre un autre. Les deux ne se valent pas. L'un se construit sur la peur et dresse la liste de ceux qu'il faudrait écarter. L'autre dresse une table commune, où s'assoient ceux qui sont nés ici, ceux qui sont arrivés hier et ceux qui arriveront demain, les anciens, les jeunes, les générations à naître.
La première vision pleure ce qu'on aurait perdu. La seconde propose ce qu'on peut bâtir. Entre les deux, les gouvernements successifs ont ajusté à la marge, et les fermetures ont continué.
On nous répète que les campagnes ont basculé à l'extrême droite. Comptons mieux. Derrière les suffrages exprimés, il y a tous ceux qui ne votent plus, et beaucoup de colère qui n'a rien d'une adhésion. Une colère, ça se transforme. La Nouvelle France rurale ne décrit pas seulement ce qui est : elle appelle à choisir l'avenir qu'on veut lui offrir.
Rester ici
Ce plan ne nous somme pas de partir pour vivre dignement, ni de nous résigner pour rester. Il nous propose de vivre ici, pleinement.
Vivre, travailler et vieillir ici. Avec une école, un médecin, un car qui passe, un café où l'on se parle. De l'art et de la culture dans nos campagnes. C'est ce que réclament depuis des années celles et ceux qui se battent contre chaque classe fermée, chaque bureau de poste perdu, chaque source asséchée. Le plan leur donne raison. À nous de lui donner une majorité.

Sources
• Les plans thématiques de L'Avenir en commun, dont le plan ruralités
• Comment nous allons remettre de l'ordre dans les comptes publics, La France insoumise, octobre 2026
• L'Avenir en commun, édition 2025, chapitre 12 : l'organisation de l'État au service de la planification écologique (archive web)
• Insee Première n°2125, les dépenses de carburant des ménages ruraux
• Amendement LFI au budget 2026 sur l'héritage maximal
• Question écrite n° 14841, « Prix des carburants : il faut bloquer les marges ! », Assemblée nationale

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